Du Tchad au Soudan, un diplomate au service de la Françafrique
Le Quai d’Orsay vient de désigner Bertrand Cochery, longtemps en poste en Guinée et au Tchadet comme successeur de l’ambassadrice de France au Soudan, Raja Rabia. Depuis le déclenchement de la guerre, en avril 2023, l’ambassade est délocalisée à Addis-Abeba où ce diplomate new look exercera également une mission d’envoyé spécial pour la Corne de l’Afrique au service des entreprises, de l’armée et des régimes en place. Les affaires étrangères françaises paraissent avoir désigné un homme à leur image, sans stratégie apparente, ni culture réelle des sociétés de cette région du monde.
Détesté par l’opposition tchadienne, Bertrand Cochery a quitté le Tchad pour le Soudan après avoir été décoré par le nouveau président Mahamat Idriss Déby, longtemps le meilleur allié d’Emmanuel Macron au Sahel. Bertrand Cochery est surtout connu des cercles africains pour avoir été en poste en Guinée (2012-2016) et au Congo-Brazzaville (2016-2019) où il n’a pas brillé par son indépendance. À Conakry, l’ambassadeur avait rencontré sa future épouse, l’artiste Fifi Tamsir Niane, fille de l’écrivain Djibril Tamsir Niane et sœur de la top-modèle Katoucha décédée en 2008.
Le petit soldat du business
Bertrand Cochery est un adepte de la funeste doctrine dite « du continuum » qui a inspiré l’ancien ministre des affaires étrangères Laurent Fabius. Cette vision funeste du rôle de la France cherche à décloisonner diplomates et militaires en Afrique et associer l’AFD, le bras financier du Quai d’Orsay, à l’action politique de la France plus qu’au seul développement qui était pour l’instant son seul horizin.
De même, selon le tournant pris par le Quai d’Orsay, les ambassadeurs doivent être au service des entreprises. Ce qu’a compris Bertrand Cochery, nommé au Soudan après avoir été en poste au Tchad, en Guinée et au Congo, qui fera la courte échelle à Total Énergies et à Vincent Bolloré. Le soutien qu’il va ostensiblement accorder au Blue Zones de Vincent Bolloré. Bolloré Africa logistics et Blue Solutions, deux filiales du groupe, ont ainsi installé des panneaux solaires au cœur de Conakry. L’AFD en avait été irritée !
Le poids de l’Internationale Socialiste
De 2010 à 2015, la diplomatie française ne dira rien sur les tensions politiques accompagnant les deux présidentielles qu’Alpha Condé revendique avoir gagnées. Elle n’a absolument pas protesté même lors de la répression de la police armée, le 2 octobre 2015 à N’Nzérékoré dans la zone forestière du pays, faisant un mort et une vingtaine de blessés. Pas question pour le Quai d’Orsay d’indisposer Alpha Condé, l’ami de François Hollande avec qui il échangeait quotidiennement de nombreux SMS.
L’ambassadeur de France à Conakry, Bertrand Cochery, aurait même appelé l’opposant Cellou Dalein Diallo pour lui intimer d’accepter sa défaite.
En fait, il s’agissait d’un simple échange de bons procédés puisque Alpha Condé avait demandé et obtenu de Hollande le maintien à Conakry de M. Cochery qui venait pourtant d’être affecté au Niger. Sa demande d’agrément comme ambassadeur avait même déjà été acceptée par les autorités. Mais comme Hollande ne refuse rien au camarade Alpha, il a fallu trouver illico presto un nouvel ambassadeur de France pour le Niger.
Du Sahel au Soudan, le pillage
Le président guinéen Alpha Condé recommandera Bernard Cochery à son ami Denis Sassou Nguesso (DSN). Au Congo, on dit qu’il a été l’un des artisans de l’accord du Congo avec le FMI et qu’il a préparé la rencontre du président Sassou avec Emmanuel Macron.
Chouchou de la cellule diplomatique de l’Élysée, Bertrand Cochery ne fait pas partie des « Swahili Boys », du nom d’une langue africaine que parlent une partie des diplomates du Quai d’Orsay et dont Jean-Christophe Belliard fut le patron estimé à la tète de la direction Afrique.
Le Soudan en guerre devrait être le dernier poste de Bertrand Cochery. eLe diplomate y arrive sans aucune connexion avec les deux clans militaires en guerre ouverte. ll est perçu en revanche et avec juste raison par les autorités légales du Soudan comme penchant du coté de Ndjamena, et donc des Émirats Arabes Unis, le fidèle allié du Tchad. Les Émiratis déversent leur matériel militaire sur les aéroports tchadiens avant qu’il soit livré aux « Rapid Support Forces » du général rebelle Hemedti. Le tout en échange de cet or dont le Soudan possède des réserves immenses.
Négociations au point mort
Bertrand Cochery semble impuissant sur la guerre civile soudanaise malgré les appuis potentiels de Djibouti et de l’Éthiopie à la diplomatie française. Le rôle moteur de la région pour restaurer une paix durable au Soudan a été affirmé cet été lors d’une réunion de 27 pays aux côtés de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), de l’Union africaine (UA), de la Ligue arabe et de l’Union européenne (UE). Le rendez-vous a plutôt viré à une lutte stérile pour le leadership.
Les relations d’Addis-Abeba avec Djibouti sont particulièrement tendues depuis l’annonce d’un protocole d’accord sur la reconnaissance du Somaliland. L’Érythrée voit d’un mauvais œil le rapprochement du premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, avec l’armée soudanaise et sa visite à Port-Soudan, le 9 juillet, a expulsé l’ambassadeur soudanais, Khaled Abbas. L’IGAD qui siège à Djibouti ne devrait pas participer aux négociations de paix en Suisse entre les Rapid Support Forces (RSF) de Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti», et les Sudanese Armed Forces (SAF) d’Abdel FaPah al-Burhan, le chef d’état major de l’armée soudanaise.
Le résultat, le voici: le français Bertrand Cochery se retrouve ignoré des Américains, sans la confiance de Lawrence Korbandy, ancien conseiller politique du président Sud-Soudanais Salva Kiir, lié aux services secrets de Khartoum et sans l’expertise de l’ambassadrice anglaise Alison Blackburne, désignée il y a peu en remplacement de Sarah Montgomery.
