« Au Gabon, le système a changé de visage, mais nul ne sait encore s’il a changé de nature »
Élu après un putsch, Oligui Nguema incarne l’espoir d’une rupture, mais pour le politologue Jean Delors Biyogue, si le visage du système gabonais a changé, sa nature reste incertaine.
Élu après un putsch, Oligui Nguema incarne l’espoir d’une rupture, mais pour le politologue Jean Delors Biyogue, si le visage du système gabonais a changé, sa nature reste incertaine.
Le Point Afrique : Comment expliquez-vous ce raz-de-marée électoral ?
Jean Delors Biyogue : Trois facteurs importants expliquent l'engouement : la reconnaissance collective par rapport à l'acte libérateur du 30 août 2023 qui est intervenu alors que le peuple, qui depuis 2009 avait déjà vomi le régime déchu, n'était jamais parvenu à s'en débarrasser, en dépit de ses multiples tentatives de résistance qui se sont toujours soldées par de nombreuses pertes de vies humaines. Le deuxième facteur, plus proche de nous, c'est le bilan positif de la Transition caractérisé par de nombreux succès et réalisations transformationnelles, tant sur le plan structurel que conjoncturel. Enfin, il y a le projet de société crédible et réaliste qu'il a présenté aux Gabonais. Tous ces faits le font apparaître aux yeux du Peuple comme un homme de rupture, qui se démarque des habitudes du palais, qu'il a certes servi mais jamais fait fonctionner.
Le général Oligui promet effectivement une rupture. Mais après un coup d'État et l'adoption d'une Constitution taillée pour un pouvoir fort, peut-il réellement engager le Gabon sur la voie d'une démocratie crédible ?
La Constitution adoptée après le dialogue citoyen instaure un régime hyperprésidentiel, certes, mais ne donne pas la toute-puissance aux dirigeants. Au contraire, elle élargit la possibilité de destitution du président, garantit l'indépendance des juges qui ne sont soumis qu'à la législation et la séparation des pouvoirs, atteste du droit de manifestation, multiplie les possibilités de recours à la cour constitutionnelle… On note aussi que les partis doivent avoir une diversité des profils : des femmes, des Gabonais de différents milieux et origines diverses, etc. et compter au minimum 18 000 adhérents sur tout le territoire pour être plus représentatifs. Les militaires ont, en quelque sorte, déjà mis en marche les transformations nécessaires pour prendre le pli de la démocratie.
Il reste à opérer un changement profond des mentalités. Les populations ont encore du mal à se mobiliser par elles-mêmes, il leur faut un président ou un chef de parti qui les guide. Les citoyens sont trop dépendants de leur leader politique, or, il faudrait qu'ils s'approprient leur rôle dans la cité et agissent selon leurs propres convictions.
Je suis néanmoins confiant. Les Gabonais étaient découragés par la non-possibilité d'une alternance au pouvoir après un demi-siècle de Bongo père et fils. Aujourd'hui, la limitation des mandats (pas plus de deux) est désormais inscrite dans la Constitution et donnera sans aucun doute envie aux citoyens de s'investir. On a déjà reconnu de nouveaux acteurs politiques. Cela montre d'un point de vue objectif et rationnel que nous allons vers une démocratie.
Quels sont les autres défis que le nouveau président devra relever ?
De mon point de vue, il y en a six, à savoir : réconcilier les Gabonais, les remettre au travail avec un nouveau paradigme axé sur le changement des mentalités, renforcer l'efficacité de la gouvernance du secteur public, mettre fin très rapidement aux inégalités, à travers le renforcement des structures sociales de base, construire un nouveau modèle économique et régler la question de sa base politique. Comment va-t-il gouverner le Gabon sans appareil politique ? Car cette absence de majorité clairement identifiée pourrait engendrer des blocages institutionnels tout comme le recours systématique à des mécanismes de gouvernance et de prise de décision exceptionnels telles que les Ordonnances et autres mécanismes souvent taxés de passage en force dans d'autres pays.
Selon vous, pour atteindre ces objectifs, le président Oligui devra-t-il rallier une des forces politiques du pays déjà existantes ?
Si, pour les élections présidentielles, il n'a pas eu besoin de s'appuyer sur un parti politique pour se positionner comme l'homme du peuple, de mon point de vue, la détention d'un appareil politique avant la tenue des élections législatives et locales s'impose à lui comme une nécessité pour être à l'abri de la fragilité et de l'incertitude du jeu des alliances. Dans un premier temps, il continuera certainement d'être entouré par les cadres de l'ancienne opposition (Barro Chambrier, Ndong Sima, Ndong Obiang, Missambo, NDLR), par reconnaissance pour leur ralliement et un tout petit peu par nécessité, car il aura besoin d'hommes d'expérience et de figures de l'équilibre intergénérationnel et de l'inclusivité. Mais la durée de ce deal dépendra certainement du poids politique et de la légitimité que les futures élections législatives et locales conféreront aux uns et aux autres. D'où le caractère extrêmement déterminant de ces élections.
Ces élections à venir risquent donc de bouleverser l'échiquier politique ? Quid des jeunes ?
La recomposition de l'espace politique est déjà en cours et va s'accélérer après l'investiture. Chaque force politique s'emploiera à se positionner, soit comme force incontournable dans la négociation politique soit comme leader et acteur stratégique de la majorité présidentielle. Le PDG comme tous les anciens partis politiques de l'opposition surfent sur cette vague. Pour ce qui concerne les jeunes, tout repose sur la nature des accords qui les lient au président de la République. Les rôles joués par les uns et les autres durant la Transition, plus précisément durant la campagne présidentielle, en font des figures de première ligne potentielles de ce mandat.
Dans quelle mesure le maintien des anciens partis politiques de l'opposition ou du PDG dans le nouveau paysage ne participera-t-il pas à la continuité du système Bongo ?
Le vrai système Bongo est mort. Et il est mort d'une longue agonie. Cette mort s'est caractérisée par la mise à l'écart progressive de ceux qui l'incarnaient à travers leur emprise sur les cinq Institutions constitutionnelles de l'époque et la mairie de Libreville. Sa neutralisation s'est effectuée en plusieurs phases : entre 2012 et 2018 par ceux que les Gabonais appelaient la « Légion étrangère » et les « émergents ». Cette mort s'est accélérée avec la maladie d'Ali Bongo Ondimba, le garant indocile du système. Puis, entre 2018 et 2020, par ceux que les Gabonais appelaient les « BLA boys » et de 2020 à 2023 par ceux couramment appelés « la Young Team ». Le néo-bongoïsme qui en fait était un bongoïsme de prédation et affairiste que s'apprêtaient à incarner Sylvia Bongo et son fils, devait démarrer au lendemain des élections présidentielles du 26 août 2023, mais il a été tué dans l'œuf par le coup de libération du 30 août 2023.
Comment sa vision de l'avenir du Gabon se démarque-t-elle du régime Bongo ?
En un mot : le patriotisme. Le nouveau régime mise sur la sédentarisation de sa matière grise, l'employabilité des Gabonais et la renégociation des conventions et contrats qui lient le Gabon à ses partenaires.
Nous allons plutôt tenter un retour des Gabonais vivant à l'étranger pour apporter leur expertise à leur pays d'origine. Si l'élite sort du pays, on ne peut pas construire le pays. Le projet de société du candidat portait aussi justement sur l'employabilité des locaux, point important. L'objectif est que l'embauche des Gabonais soit à la hauteur des ambitions de chiffre d'affaires des entreprises étrangères. Que perdent-elles en embauchant les nationaux ? Il faut se poser la question et y remédier. Ça passera par la réforme de la formation. Par ailleurs, les militaires ont eu le mérite d'avoir été avant-gardistes en instaurant la Ve République qui exige de remettre à plat les conventions et contrats pour que ce soit gagnant-gagnant avec les pays partenaires. Il va encore falloir renégocier, les concessions forestières par exemple, mais c'est en cours.
La France, rejetée par des gouvernements d'Afrique de l'Ouest, restera-t-elle un partenaire économique de choix pour le Gabon ?
La France n'a plus le monopole des marchés gabonais. Cette époque est révolue. Le Gabon s'est déjà engagé sur la voie de la diversification économique. La priorité, désormais, c'est de renforcer la présence des partenaires existants tout en misant sur des alliances Sud-Sud plus stratégiques. On le voit avec l'essor des investissements marocains, mais l'Afrique du Sud ou encore l'Égypte peuvent aussi jouer un rôle clé. Ce virage permettrait de maintenir les flux financiers sur le continent. Car sortir de la dépendance vis-à-vis des anciennes puissances coloniales exige d'élargir nos échanges avec le Sud global. Des pays comme Singapour ou la Corée du Sud, passés en quelques décennies du sous-développement à l'émergence, offrent des modèles plus adaptés à nos réalités. C'est dans cette direction que le Gabon doit regarder.
On sait néanmoins que la victoire de Brice Oligui Nguema a été très rapidement saluée par le président français Emmanuel Macron. À quoi pourraient ressembler les futures relations entre la France et le Gabon ?
De ce que j'observe, sous Oligui Nguema, les relations entre le Gabon et la France se sont décomplexées et axées sur la théorie des gains mutuels et de la réciprocité. La manière juste avec laquelle l'Armée française s'éclipse du Gabon en est une parfaite illustration. Cette différenciation d'approche, par rapport au retrait des troupes françaises au Sahel, est remarquable. Oligui Nguema n'a pas opté pour un divorce, même pas à l'amiable, mais pour l'établissement d'un équilibre visant une coopération juste.
Et avec les autres pays ? Le Gabon a-t-il une chance de s'imposer sur la scène internationale malgré les condamnations du coup d'État qui a mené Oligui Nguema là où il est aujourd'hui ?
Premièrement, l'élection va permettre de sortir du jugement négatif des démocraties occidentales. Élu démocratiquement, Brice Oligui Nguema pourra s'asseoir autour de la table aux côtés de ses homologues élus de la même manière. Cependant, cette élection ne suffira pas à assurer que le Gabon aura un poids plus important sur la scène internationale.
J'ai travaillé dans plusieurs pays au lendemain de crises démocratiques. Je remarque que les pays ne peuvent s'affirmer sur la scène internationale qu'en fonction de leur poids commercial, via la diplomatie et via la démographie. Alors, oui, le Gabon pourra peser plus lourd à l'échelle mondiale, mais cela dépend des décisions que le pouvoir prendra, car ce n'est ni grâce à sa population de 2,4 millions d'habitants ni grâce à sa balance commerciale que le pays prendra une place plus importante.
En revanche, les prises de décisions sur les questions qui intéressent le monde telles que la question environnementale, la sécurité en Afrique centrale, les droits de l'homme, la force militaire… peuvent faire entrer le Gabon à la table des négociations internationales.
En d'autres termes, il faut que le Gabon s'affranchisse des mouvances des grandes puissances et se positionne comme acteur à part entière. Grâce à sa bonne réputation du fait de sa stabilité politique durant des années et encore même après le coup d'État, il peut par exemple devenir un acteur dans la résolution du conflit rwando-congolais.