Sahel : Le pacte militaire entre la Libye et le Tchad relance le grand jeu du désert.
Pour Benghazi, renforcer sa présence dans les régions du sud signifie réaffirmer son rôle d'acteur de sécurité régional à un moment où la Russie et les Émirats arabes unis gagnent du terrain.
La création d'une force conjointe entre l'Armée nationale libyenne (ANL) et les Forces armées tchadiennes, annoncée hier par le commandement général de Cyrénaïque, représente bien plus qu'une simple opération technique de contrôle des frontières. Cette décision est l'aboutissement d'une longue phase d'action sur le terrain menée par le commandant adjoint de l'ANL. Saddam Khalifa Haftar, Ces dernières semaines, l'agence a mené une vaste enquête dans les régions désertiques du sud, visitant les principaux points de passage frontaliers avec l'Algérie, le Niger, le Tchad, le Soudan et l'Égypte. Elle s'inscrit surtout dans un contexte historique et politique complexe, marqué par des décennies de tensions entre Tripoli et N'Djamena, la présence de milices transfrontalières et une instabilité croissante au Sahel.
Pour Benghazi, le renforcement de sa présence dans les régions méridionales signifie également réaffirmer son rôle d'acteur majeur de la sécurité régionale, à l'heure où les puissances régionales traditionnelles ont réduit leur présence militaire au Sahel et où d'autres acteurs, comme la Russie et les Émirats arabes unis, gagnent du terrain. Dans ce contexte, l'accord avec N'Djamena revêt une importance stratégique pour les deux parties : pour la Cyrénaïque, la coopération pourrait se traduire par un contrôle plus strict des mouvements des groupes rebelles tchadiens historiquement actifs au Fezzan ; pour le Tchad, elle signifie un suivi plus efficace des flux migratoires en provenance du Soudan et une réduction de l'impact des réseaux de trafic d'êtres humains à destination de la Libye.
La coopération militaire avec le Tchad doit être replacée dans une histoire plus longue, ancrée dans la guerre libyo-tchadienne des années 1980. À cette époque, les relations entre les deux pays étaient dominées par le différend territorial concernant la bande d'Aouzou et la lutte d'influence dans le Tibesti, devenu un véritable théâtre d'opérations. Ce conflit a été marqué par un épisode décisif dans la carrière militaire de Khalifa Haftar, père de Saddam Hussein : sa capture en 1987 par les forces tchadiennes lors de la bataille du Wadi Doum. Cet épisode a marqué une rupture définitive avec le Tchad. Mouammar Kadhafi et a contribué à l'éloignement ultérieur d'Haftar du régime, mais est resté gravé dans la mémoire collective des deux camps comme un symbole d'une rivalité qui n'a jamais été pleinement résolue.
Après la chute de Kadhafi en 2011, les relations entre la Libye et le Tchad se sont inversées. Le sud de la Libye est devenu une base arrière opérationnelle pour divers groupes rebelles tchadiens, qui ont trouvé dans le vide institutionnel libyen un terrain fertile pour s'implanter, s'armer et s'organiser. Certains ont agi comme des milices mercenaires, d'autres ont exploité le chaos pour consolider leurs bases logistiques en vue de leur retour au Tchad. La conséquence la plus grave de cette dynamique s'est produite en avril 2021, lorsque le président Idriss Déby Il a été tué sur le front nord lors d'un affrontement avec des membres des FACT, un mouvement rebelle qui bénéficiait depuis des années de soutiens et de bases arrière en Libye. Cet incident a bouleversé l'équilibre des pouvoirs à N'Djamena, accélérant la transition du pouvoir à son fils. Mahamat Déby et soulignant comment le chaos libyen continue de se répercuter à travers le Sahel.
Dans ce contexte, l’initiative annoncée par l’ANL représente une tentative de reprendre le contrôle de la zone désertique et de démontrer à ses homologues tchadiens sa volonté d’endiguer les mouvements des groupes rebelles.
L'annonce de la création de cette nouvelle force conjointe intervient dans un contexte de grave instabilité au Soudan, notamment au Darfour, où le conflit entre l'armée régulière et les Forces de soutien rapide (FSR) a atteint des proportions catastrophiques. Les FSR, descendantes directes des milices Janjawid, ces groupes armés d'origine arabe qui ont perpétré des violences ethniques au début des années 2000, sont aujourd'hui accusées de crimes à caractère tribal, de massacres ciblés et d'opérations de nettoyage ethnique dans plusieurs régions. À cela s'ajoute une situation régionale extrêmement opaque : les FSR bénéficient d'un soutien matériel des Émirats arabes unis et, selon de nombreuses données de renseignement en sources ouvertes (OSINT), ont profité au fil du temps d'un soutien logistique via l'est de la Libye. Les vols transitant par la région de Koufra et l'acheminement de carburant en provenance de Cyrénaïque s'inscrivent dans ce que les analystes appellent un corridor stratégique reliant la Libye et le Soudan, par lequel circulent armes, argent et or, faisant de la frontière sud de la Libye un carrefour crucial au sein du Sahel.
Les frontières poreuses entre le Soudan, le Tchad et la Libye rendent la situation particulièrement délicate, accentuant la pression sur tous les acteurs pour rétablir un minimum de contrôle sur le désert. C’est pourquoi la création de cette force conjointe apparaît non pas comme un simple accord tactique, mais comme une tentative de contenir une porosité régionale qui, ces dernières années, a favorisé non seulement les trafics et les milices, mais aussi la circulation des migrants et des groupes armés étrangers sur un arc territorial s’étendant du Fezzan au Tibesti, jusqu’aux régions occidentales du Soudan. La visite de Saddam Haftar aux points de passage frontaliers et auprès des communautés locales ces dernières semaines s’inscrit dans cette stratégie plus large : présenter l’Armée nationale libyenne (ANL) comme garante de la sécurité d’un territoire qui, depuis la chute de l’ancien régime, a été presque entièrement livré à la logique de la force et aux alliances de circonstance.