L'Iran pourrait faire basculer la guerre Israël-Hamas dans une nouvelle dimension
Les puissances étatiques régionales, notamment Téhéran, n'ont pas intérêt à une extension du conflit. Elles n'en maintiennent pas moins une dynamique d'escalade, attisée par les acteurs non étatiques.
Dès le 8 octobre, au lendemain de l'attaque massive du Hamas contre Israël, les responsables iraniens, tout en réaffirmant leur soutien à la Palestine, ont nié l'implication de la République islamique dans cette attaque. Dans un discours prononcé le 10 octobre au sein d'une académie militaire, Ali Khamenei, le Guide suprême de la République islamique, a lui aussi rejeté les accusations d'une implication de l'Iran dans la préparation de l'attaque du Hamas.
«Les partisans du régime sioniste et d'autres personnes ont fait circuler des rumeurs ces deux, trois derniers jours, dont celles sur le fait que l'Iran islamique serait derrière cette action. Elles sont fausses», a-t-il déclaré. Et d'ajouter: «Bien sûr, nous défendons la Palestine, nous défendons les luttes. Nous embrassons les fronts et les bras des initiateurs [de cette attaque] et les courageux jeunes Palestiniens, mais ceux qui disent que l'œuvre des Palestiniens a été déclenchée par des non-Palestiniens ne connaissent pas la nation palestinienne et font une erreur.»
Plusieurs raisons expliquent cette attitude extrêmement prudente du chef de l'État iranien, bien qu'il soit de notoriété publique que depuis de nombreuses années, Téhéran défend et soutient le Hamas de multiples manières (financièrement, en lui fournissant des armements, avec des transferts de technologie, en formant et en entraînant la branche militaire de l'organisation, etc.).
Des priorités différentes
La première raison est évidente: il s'agit de ne pas fournir de prétexte aux Israéliens, aux Américains et plus largement aux Occidentaux de lancer des opérations militaires contre l'Iran et de l'entraîner dans un conflit armé qui mettrait en danger l'avenir du régime islamique.
La deuxième raison est moins connue, mais est tout aussi importante pour les autorités iraniennes. Elles savent pertinemment qu'à part dans les cercles liés directement au pouvoir, la société n'est pas favorable à la politique régionale expansionniste du pouvoir. Ce qui est peut-être dans l'intérêt du régime n'est pas nécessairement dans l'intérêt de la nation.
Dans un pays où la situation économique se dégrade de plus en plus chaque année, la priorité donnée par le gouvernement au soutien des mouvements ou des organisations qui lui sont liés à l'extérieur du pays est impopulaire. En effet, la majorité de la population considère que ces objectifs idéologiques sont poursuivis au détriment de la priorité qui devrait être accordée à la protection du niveau de vie des Iraniens. Cette situation prend des dimensions de plus en plus dramatiques dans le contexte actuel où, depuis plus d'un an, le régime doit faire face à une contestation sans précédent à laquelle, jusqu'à présent, il n'a répondu que par une répression féroce.
La question de l'élargissement du conflit Israël-Hamas
En ce qui concerne la première raison, il est intéressant de relever que tout en étant dans des camps opposés –les Iraniens dans celui du Hamas et les Occidentaux dans celui des Israéliens–, Téhéran et l'Occident peuvent trouver un terrain d'entente sur la question de l'élargissement du conflit. Celui-ci peut prendre deux aspects différents mais liés. D'une part, il pourrait être consécutif à l'intervention massive du Hezbollah, qui possède plus d'hommes bien formés et de moyens que le Hamas, dans le nord d'Israël, et prendre en tenaille les forces israéliennes. Dans ce cas, les Américains, comme ils l'ont déjà indiqué, interviendraient.
L'autre aspect de l'élargissement serait une attaque israélienne contre l'Iran qui, de son côté, pousserait le Hezbollah et ses autres relais régionaux (proxies) à intervenir. Ce conflit généralisé et non contrôlé n'est dans l'intérêt de personne, ni des Occidentaux, déjà fortement impliqués en Ukraine, ni de l'Iran qui ne veut et ne peut prendre le risque d'être impliqué directement dans une guerre ouverte alors que le régime est déjà fragilisé à l'intérieur.
Dans cette situation, on peut espérer que la raison prévaudra et que dans quelque temps, on trouvera une sortie de crise pour éviter une conflagration généralisée qui, tout en ne contentant personne, calmerait le jeu. Cependant ce scénario est loin d'être garanti, car les conflits développent leurs propres logiques qui, parfois, échappent aux acteurs qui en sont à l'origine.
Le risque d'escalade non voulue demeure
Il est aussi possible qu'un événement inattendu et grave se produise et change le cours de la guerre. C'est ce qui est arrivé dans la soirée du mardi 17 octobre 2023, à la suite de la frappe de l'hôpital Al-Ahli de Gaza et son explosion qui a fait, d'après le Hamas, des centaines de morts. Les conséquences sont déjà significatives avec, par exemple, la fin de l'initiative diplomatique du président Joe Biden, arrivé mercredi 18 octobre en Israël, de très nombreuses manifestations dans l'ensemble du monde musulman ainsi qu'en Cisjordanie, le changement du climat politique sur les scènes régionale et internationale. Mais il faudra encore attendre des jours et des semaines pour pouvoir évaluer les conséquences d'un tel événement majeur.
Les événements récents semblent de prime abord servir l'agenda idéologique de la République islamique d'Iran: gel de la normalisation israélo-arabe, retour de la question palestinienne au premier plan sur les scènes régionale et internationale. Néanmoins, si la réponse israélo-américaine parvient à réduire les capacités militaires des alliés non étatiques de l'Iran, cela nécessitera un nouvel investissement de Téhéran dans la région, alors que sa situation interne demeure explosive. Aussi, le coût de l'engagement du régime auprès du Hamas éloigne la perspective d'une amélioration économique à court terme, comme le montre l'affaiblissement de la monnaie nationale, le rial, face au dollar, depuis le début du conflit.
Enfin, il apparaît que le risque d'escalade non voulue demeure. La République islamique doit maintenir dans sa logique idéologique une menace d'escalade pour préserver sa crédibilité militaire auprès de ses partenaires non étatiques en Syrie, au Liban et en Irak: c'est cela qui explique la mobilisation des milices chiites irakiennes à la frontière syro-israélienne. D'un autre côté, Israël doit rétablir un rapport de force avec «l'axe de la résistance» pour réduire la probabilité d'une future attaque à l'intérieur de ses frontières.
Cette dynamique d'escalade est en plus nourrie par l'agenda des acteurs palestiniens et non étatiques arabes (Hezbollah, milices chiites irakiennes, par exemple). En d'autres termes, même si les puissances étatiques régionales n'ont pas intérêt à une extension du conflit, il n'en reste pas moins que des événements locaux pourraient avoir des conséquences militaires pour la stabilité régionale et internationale.