dimanche 19 avril 2026
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Gabriel Attal Premier ministre : Emmanuel Macron, les secrets de sa décision

Par L'Express 2,972 vues
Gabriel Attal Premier ministre : Emmanuel Macron, les secrets de sa décision
Gabriel Attal avec le président Emmanuel Macron

Renouer avec le macronisme le plus pur, celui du début, celui qui s’apparente dans son esprit à une audace, c’est la quête du chef de l’Etat pour cette année qui débute.

"Je ne sais pas ce qu’on fera quand on n’aura plus cette maison" : à la Lanterne, Emmanuel Macron discute avec Nicolas Sarkozy, le 24 septembre 2023. L’homme pense déjà à sa vie d’après, il la redoute, le président cherche les moyens de donner du temps au temps. Mieux, il voudrait retrouver l’enthousiasme d’antan, la dynamique des débuts.

"La jeunesse est le seul bien qui vaille" : comment éviter que son mandat ressemble au portrait de Dorian Gray ? Comment échapper à une fin peu glorieuse, lui qui ne rêve que d’épopée ? Déjà les compagnons de la première heure s’éloignent, à cause de la déception, à cause de la mort, à cause des deux. En décembre, avec la loi immigration, l’arc macroniste s’est tendu au point d’être près de se rompre. Il y a péril en la demeure.

De la Lanterne, le pavillon de chasse où il a passé le réveillon du 31 décembre et le week-end précédant la bascule de son second quinquennat, a donc jailli la lumière : à Matignon est propulsé Gabriel Attal, dont l’identité est d’abord un nombre, 34 ans. Contrairement à ses prédécesseurs, il ne sort pas de l’ombre. Et n’a pas l’habitude de laisser les projecteurs se détourner de lui. Or Emmanuel Macron estime, quel que soit le sujet, qu’il fera mieux que les autres. En septembre, le président s’est présenté en personne à une réunion de sécurité dont l’objet était, notamment, le barriérage de l’avenue menant au château de Versailles, afin d’accueillir dans les meilleures conditions le roi Charles III…

Trouver le bon fonctionnement, c’est-à-dire la bonne distance avec le président, c’est un défi pour un ministre, c’est un défi pour un Premier ministre. Le 30 octobre, à Villers-Cotterêts, à peine Emmanuel Macron a-t-il terminé son discours que la ministre de la Culture, Rima Abdul Malak, ne le quitte plus d’une semelle. Gabriel Attal, lui, reste à l’écart : plusieurs enseignants viennent le saluer, il échange avec chacun. "Il veille à toujours garder une distance adéquate, il est le premier à rire des fayots à la fin du Conseil des ministres", relève un proche du chef de l’Etat.

"Pour un mec de gauche, tu es plus à droite que moi !"

Emmanuel Macron se moque des courtisans – il s’est amusé de recevoir la semaine dernière un long message d’Olivier Véran, qui se justifiait d’une déclaration sur Gérard Depardieu en lui assurant qu’il avait été piégé sur BFM -, mais il déteste voir son autorité ne pas être pleinement respectée. Jupiter n’est pas mort. Rima Abdul Malak a déchaîné sa colère en ne l’informant pas, lui grand maître de l’institution, que la grande chancellerie de la Légion d’honneur avait engagé une procédure disciplinaire à l’encontre de Gérard Depardieu – le général François Lecointre, grand chancelier, ne l’avait pas davantage fait et il a dû s’en expliquer auprès du chef de l’Etat. A l’Education nationale, par exemple avant d’annoncer qu’il décalait la rentrée dans les collèges et les lycées après l’attentat d’Arras, Gabriel Attal prenait soin de téléphoner à Emmanuel Macron.

"Mais Elisabeth, tu n’existes pas !" Lors d’une réunion de la majorité au moment des élections législatives de 2022, certains avaient sursauté en entendant François Bayrou s’adresser en ces termes peu amènes à la Première ministre. L’ex de Matignon le reconnaissait - en blaguait, même, auprès de certains de ses ministres : les réunions d’équipe, les team buildings, les cajoleries, bref, le management, ce n’était pas son truc.

Et Gabriel Attal, alors ? Combien de divisions ? Le nouveau chef de gouvernement est sans doute pétri de qualités, mais le sens du collectif n’en fait pas partie. Il devra forcer sa nature, multiplier les efforts et, osons, les preuves d’amour pour faire oublier le jeune ministre dans les esprits des futurs membres de son gouvernement.

"Il est solitaire ; il ne s’implique dans le collectif qu’avec l’ambition que celui-ci soit au service de sa personne", dit de lui un ministre avec lequel il a travaillé de près. "Je crois qu’il considère que peu de monde est digne de son intérêt", ajoute un pilier du gouvernement lorsqu’on l’interroge sur cette fâcheuse manie qu’a Gabriel Attal de ne pas tailler la bavette avec ses collègues.

Et passons sur celles et ceux qui, depuis six ans, jurent déceler sa patte dans les vacheries anonymes qui les visent dans les journaux. Jean-Michel Blanquer a encore la fuite de son week-end à Ibiza en travers de la gorge.

Et Gérald Darmanin en est arrivé à cette conclusion après avoir lu dans la presse le récit de leur petit-déjeuner estival censé ouvrir l’ère d’une entente cordiale entre ces deux ambitieux : "On ne peut pas dealer avec Gabriel." La confiance ne se décrète guère, elle se construit : si les membres de son cabinet sont prêts à mourir pour lui, ceux du gouvernement devront oublier leurs souvenirs amers.

Certains ont connu Gabriel Attal collaborateur ministériel il y a sept ans, Bruno Le Maire, son ancien chef de service à Bercy, le bizutait il y a moins d’un an pour marquer son territoire. Imaginez les animaux que sont le ministre de l’Economie, Gérald Darmanin, ou encore Olivier Dussopt se faire dicter leurs tâches ou reprendre de volée par celui qu’ils ont découvert lionceau. Année de l’audace, oui ; de l’humilité, aussi.

Face à la jungle, heureusement, il y a la droite, qui observe avec curiosité son ascension. Cet ancien socialiste, passé par le cabinet de Marisol Touraine, elle pourrait presque l’adopter. Il enfourche ses thèmes, et parle sa langue. A l’Education, il interdit l’abaya à l’école, esquisse une expérimentation de l’uniforme et promet un "choc des savoirs". Il s’engage dans la lutte contre le harcèlement scolaire avec une rhétorique martiale, secouant sa propre administration. LR boit du petit-lait et décèle une victoire culturelle dans ce passage rue de Grenelle.
Le président des Républicains Eric Ciotti s’en amuse un jour auprès de l’intéressé : "Pour un mec de gauche, tu es plus à droite que moi ! Si tu étais de droite, qu’est-ce que ça serait…

" De gauche, Attal ? Il en vient assurément. Mais l’homme ne se définit pas ainsi, et préfère se ranger dans "l’espace central du dépassement ouvert par le président". Gare aux étiquettes partisanes, elles vous ôtent toute mobilité idéologique. Et lui est du genre plastique. "Il est celui, dans la macronie historique, qui a su accompagner l’évolution sociologique de l’électorat Macron", note un élu. Cet été, la députée LR de l’Orne Véronique Louwagie lui rapporte par SMS une interrogation d’un habitant de sa circonscription : "Attal, il est de droite ou de gauche ?" Il s’en amuse, lui répond, en substance, qu’il s’améliore comme le bon vin.

Si la droite s’intéresse à Gabriel Attal, la réciproque est vraie. Le ministre aime échanger avec des députés LR. A Bercy, il multipliait les entretiens individuels avec eux. Ici, un entretien avec la n°3 de LR Annie Genevard. Là, des discussions avec le député de la Loire Antoine Vermorel. Il faut bien cerner cet insaisissable groupe, arbitre à l’Assemblée nationale. On décrypte la situation politique et le travail sous majorité relative. Gabriel Attal s’amuse de voir le patron des députés LR Olivier Marleix employer devant lui le pronom "nous", lui qui peine tant à tenir son groupe parlementaire. LR, c’est plutôt "62 moi".

Gabriel Attal ne manque pas d’atouts face à cet agrégat d’individualités : sa jeunesse socialiste le préserve de tout procès en trahison et il se garde de toute provocation inutile envers une droite très susceptible. Gérald Darmanin a payé pour apprendre lors de l’examen du projet de loi immigration. Le locataire de Matignon jouit enfin d’un avantage par rapport à Elisabeth Borne : aucun grand texte n’est attendu dans l’hémicycle cette année. "Il arrive dans des eaux assez calmes", note un député LR.

La Macronie décidément n’est plus ce qu’elle était. Voici que la nostalgie, sentiment inconnu jusque-là, y fait son entrée. A l’Elysée, c’est l’heure du retour. Le conseiller Jonathan Guémas est revenu, et aussi un aide de camp qui était là au début de l’aventure ou le chef du protocole. Quoi, c’était mieux avant ? "J’ai tout dit dans mes voeux", répète le président.

L’écho annonçait donc une année 2024 synonyme de "prise de risques, d’audace" permettant le fameux "réarmement" promis lors de son allocution. La nomination d’un historique ou presque est là pour signifier que le retour aux sources du macronisme est synonyme de tout cela.

Par sa jeunesse, par son parcours, par ses récentes décisions au ministère de l’Education nationale, Gabriel Attal incarne les prémices, le fameux élan réformateur qui au fil des quinquennats n’a eu de cesse de se cogner aux crises et aux freins qu’elles induisent.

Gabriel Attal incarne plus que cela, il incarne aussi le retour au peuple. Inutile de crier, pas le peuple au sens sociologique, non, le peuple au sens populaire. Elles n’ont pas échappé à Emmanuel Macron, les récentes études d’opinion dans lesquelles l’élu des Hauts-de-Seine grimpe, grimpe jusqu’à devenir, en décembre, la personnalité politique préférée des Français, devançant pour la première fois d’un petit point l’ancien Premier ministre Edouard Philippe.

Ce n’est qu’un début, il va beaucoup prendre la lumière, il a l’habitude de la chercher. C’est pourquoi il faut s’assurer, pour boucler la boucle, de la loyauté sur la durée de ce Premier ministre déboulant au moment où commence à se préparer la succession. Inventer un nouveau présidentiable pour 2027 - comme Emmanuel Macron l’avait déjà fait sur France 5 en décembre - ce n’est pas un souci, bien au contraire : la multiplication des pains est un miracle. Plus il y en a, moins en émerge un.

Gabriel Attal a aussi la saveur, pour le président, de la liberté retrouvée ; et pour n’importe quel locataire de l’Elysée, enfermé par les responsabilités, le temps et les entourages, ce n’est pas rien. Quand surgit l’idée de le nommer rue de Varenne, une fronde s’organise. Les "anciens", ceux des fameux "dîners politiques" organisés à l’Elysée quand Emmanuel Macron a besoin de se nourrir avant un temps fort de son quinquennat, goûtent peu ce Premier ministre franchement plus jeune qu’eux, au moins aussi arrogant et certainement pas moins ambitieux. François Bayrou, Edouard Philippe et même le secrétaire général perpétuel Alexis Kohler auraient tenté de dissuader le chef. Après tout, Richard Ferrand et François Bayrou, déjà, étaient parvenus à obtenir son renoncement quand en mai 2022 il envisage de nommer Catherine Vautrin à Matignon. Même un président ne fait pas ce qu’il veut… Cette fois, il veut une chose : ne pas paraître empêché. La majorité relative, l’épisode douloureux de la loi immigration suffisent à son bonheur. Attal Premier ministre, et l’autorité retrouvée.

A l’automne, devant un ami politique, Emmanuel Macron songeait à haute et intelligible voix : "Je ne vais quand même pas sortir Gabriel de l’Education pour l’envoyer aux européennes…" Pendant la campagne présidentielle de 2022, Gabriel Attal avait eu l’occasion de débattre à plusieurs reprises avec Jordan Bardella, future tête de liste du RN, et considérait déjà qu’il était le plus "efficace" de tous. Au cours du premier quinquennat, les deux hommes s’étaient un jour retrouvés par hasard dans un avion reliant Paris et Marseille : pendant une heure trente, ils avaient discuté, deux jeunes dont l’ambition souffre de peu de limites, deux jeunes qui ont tout sacrifié ou presque pour la politique, une espèce en voie de disparition. 2024 est leur année - pour commencer.

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