"L'État français responsable de la crise en Nouvelle-Calédonie" : entretien avec Marie-Line Sakilia
Marie-Line Sakilia, membre du Congrès de Nouvelle-Calédonie, accuse l'Exécutif français de provoquer les troubles actuels avec sa réforme électorale. Elle accuse également les forces de l'ordre et les milices loyalistes de violences arbitraires.
Marie-Line Sakilia, membre du Congrès de Nouvelle-Calédonie et du FLNKS (Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste), s'est exprimée au micro d'Anadolu, ce jeudi, sur la crise actuelle en Nouvelle-Calédonie, marquée par des violences et une contestation intense suite à la réforme électorale votée par le Sénat puis l'Assemblée nationale, ce 15 mai.
- Responsabilité de l'État français
Sakilia a critiqué l'obstination du Gouvernement français à faire passer cette réforme sans accord local, accusant l'État d'être responsable de la mobilisation des loyalistes et des indépendantistes. "L'État français est responsable de la mobilisation sur le terrain des loyalistes et des indépendantistes," a-t-elle affirmé.
"La situation actuelle : on est le 23 mai, soit près de plus de dix jours, onze jours après le début des émeutes qui ont démarré le lundi 13 mai," commente Sakilia. La réforme, adoptée par le gouvernement d'Emmanuel Macron et de Gabriel Attal le 13 mai, vise à dégeler le corps électoral pour les élections provinciales, rappelle-t-elle. "Cette réforme a provoqué une réaction tout à fait normale de la population locale, et notamment du peuple premier, des Kanaks," explique-t-elle, tenant "l'obstination" de l'Exécutif français pour "responsable" de la situation de chaos dans l'archipel du Pacifique.
Cette réforme électorale, perçue comme une menace directe pour les Kanaks, a entraîné des manifestations massives et des affrontements violents. "Nous avons vécu plus de 48 heures de désordre, de mouvement de protestation de la population contre le projet de réforme constitutionnelle du titre treize," qui rend caduque les Accords de Nouméa et de Matignon-Oudinot, précise Sakilia, ajoutant que cette réforme rendrait les Kanaks "minoritaires dans notre pays".
- Violences des milices et des forces de l'ordre
Les violences ont rapidement escaladé, avec des interventions brutales des forces de l'ordre et des milices, selon la membre du Congrès de Nouvelle-Calédonie. "Mercredi matin, nous nous sommes réveillés avec notre premier décès : un jeune de 19 ans sans armes, abattu lâchement par la milice," déplore Sakilia. Elle accuse les forces de l'ordre d'adopter une attitude provocatrice et disproportionnée : "Ces 48 dernières heures, ça a été un peu plus calme, sauf que nous assistons à une provocation des forces de l'ordre, à une terrorisation de la population."
Des vidéos et témoignages circulent, montrant les forces de l'ordre utilisant des grenades de désencerclement et des flash-balls contre des manifestants désarmés, souligne l'élue. "Les forces de l'ordre entrent dans les quartiers et tirent des grenades de désencerclement et également à coups de flash-ball sur les appartements," décrit Sakilia, ajoutant que ces actions aggravent le chaos.
En plus des forces de l'ordre, des milices loyalistes se sont formées, exacerbant les tensions. "En plus, nous avons la milice, donc une milice qui s'est constituée ici, qui est l'émanation de nos opposants pro-français," explique Sakilia. Ces milices, composées de partisans du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la France, sont accusées de violences contre les jeunes Kanaks : "On en est à quatre [morts] aujourd'hui identifiés et des témoignages disent qu'on devrait avoir un nombre plus important de décès." L'élue dénonce aussi la libération "des propos très racistes en direction du peuple premier", les Kanaks.
- Rejet total de la réforme du corps électoral
Le FLNKS rejette catégoriquement la réforme du corps électoral. "Seuls les natifs, ceux qui sont nés sur le territoire, ont le droit de voter," insiste Sakilia, soulignant que cette réforme est inacceptable. "Parce que simplement, cette réforme va nous rendre minoritaires en Nouvelle-Calédonie, notre pays, dans lequel nous sommes inscrits sur la liste des territoires autonomes de l'ONU depuis le 3 décembre 1986, où le projet constitutionnel déposé par Jean-Marie Tjibaou à l'ONU et donc on aspire à devenir un État", souligne-t-elle.
La membre du Congrès de Nouvelle-Calédonie estime, par ailleurs, qu'après les deux premiers référendums dans l'archipel, "le troisième a été volé, puisque les indépendantistes et une grande partie de la population, plus de 53 % de la population, n'ont pas pu participer à ce référendum, et nous considérons que ce référendum nous a été volé, parce qu'on était en crise covid et nous avions eu près de trois cents morts" à la fin de l'année 2021, souligne-t-elle, rappelant les rituels locaux, nécessitant "un temps de pause, un temps de répit pour célébrer nos morts". Un appel qui n'a "pas été entendu par l'État" français, avec un "passage en force" et l'imposition de ce troisième referendum en pleine crise covid", souligne-t-elle.
Désormais, Sakilia appelle à un rétablissement de l'ordre et à la reprise des discussions pour trouver une solution politique à la crise.
- Visite de Macron et avenir de l'archipel
"On essaie de reprendre une vie quelque peu normale en Nouvelle-Calédonie," conclut Marie-Line Sakilia, appelant à des mesures de résilience pour la population et le territoire, alors que de nombreux commerces et bâtiments publics ont subi d'importants dégâts, au cours des émeutes.
En visite dans l'archipel pour lancer une "mission" de dialogue, le Président français, Emmanuel Macron, a promis, ce jeudi, une "aide d’urgence" à la Nouvelle-Calédonie après les émeutes qui ont causé des "dégâts colossaux dans le grand Nouméa", Macron a annoncé des mesures pour soutenir économiquement le territoire, y compris des prêts à taux zéro et des aides pour les collectivités locales. La Chambre de commerce et d'industrie (CCI) de la Nouvelle-Calédonie a évalué les dégâts à un milliard d'euros. Macron a souligné la nécessité de reconstruire rapidement et de définir une stratégie économique pour l'avenir de la Nouvelle-Calédonie, y compris le secteur du nickel.
Cette intervention présidentielle prend place alors que l’archipel est secoué par des violences inédites depuis plus d’une semaine, suite à l'adoption d'une réforme constitutionnelle élargissant le corps électoral, ce qui a provoqué une vive opposition des partisans de l’indépendance.