Où est Bachar al-Assad ? Qui sont les rebelles du groupe islamiste HTC ? Cinq questions sur la situation en Syrie
Décryptage Le régime syrien s’est effondré ce dimanche, renversé par l’offensive fulgurante de groupes rebelles menés par des islamistes radicaux. Au pouvoir depuis 24 ans, Bachar al-Assad est désormais en fuite.
Le règne sans partage de la famille Assad sur la Syrie s’est achevé ce dimanche. Les rebelles, menés par des islamistes radicaux, ont annoncé être entrés dans la nuit du 7 au 8 décembre à Damas, la capitale du pays, faisant fuir le président Bachar al-Assad.
Dans le centre de la ville, plusieurs dizaines de personnes ont renversé et piétiné une statue du père de Bachar al-Assad, Hafez, qui a dirigé la Syrie depuis 1971 jusqu’à sa mort en 2000. A travers le pays, d’autres manifestants ont déboulonné les statues d’Assad père et fils. « On attendait ce jour depuis longtemps », a indiqué Amer Batha, joint au téléphone par l’AFP depuis la place des Omeyyades. « Je n’arrive pas à croire que je suis en train de vivre cet instant » lâche ce Syrien qui fond en larmes : « C’est une nouvelle histoire qui commence pour la Syrie ».
Que s’est-il exactement passé au cours de ces derniers jours en Syrie ? Qui sont les rebelles à l’origine de la chute du régime de Bachar al-Assad ? Et où est passé le dictateur syrien ? Le « Nouvel Obs » fait le point.
Que s’est-il passé ces derniers jours ?
Il aura fallu moins de quinze jours à la coalition menée par le groupe islamiste HTC pour conquérir plusieurs grandes villes du pays, avant d’atteindre la capitale ce dimanche. Leur offensive a débuté le 27 novembre, dans le nord-ouest de la Syrie. Ils ont rapidement conquis plusieurs grandes villes clés, dont Alep et Homs, les deuxième et troisième villes du pays, ainsi que Deraa, berceau du soulèvement de 2011.
Au cours de leur offensive, les rebelles ont lancé un appel « pour rentrer en Syrie libre » aux Syriens déplacés à l’étranger par le conflit déclenché en 2011 avec la répression violente de manifestations prodémocratie, qui a fait un demi-million de morts, et a morcelé le pays en zones d’influence, avec des belligérants soutenus par différentes puissances étrangères.
Entrés dans Damas ce dimanche 8 décembre, les rebelles ont annoncé à la télévision publique la chute du « tyran » Bachar al-Assad et la « libération » de la capitale. Dans leur communiqué, ils ont dit avoir libéré tous les prisonniers « injustement détenus » et appelé à sauvegarder les biens de l’Etat syrien « libre ». Ils avaient annoncé plus tôt sur l’application Telegram « la fuite » du président et proclamé « la ville de Damas libre ».
Qui sont les rebelles du groupe HTC ?
Cette offensive fulgurante a été menée par les combattants du groupe islamiste radical Hayat Tahrir al-Cham (HTC, Organisation de Libération du Levant). Cette organisation dit avoir renié les fondements de ses origines lorsque le groupe s’appelait Front al-Nosra et prêtait allégeance à Al-Qaïda. Elle tente notamment depuis des années de proposer une alternative politique dans le Nord syrien, sans réellement convaincre les chancelleries occidentales – il reste considéré comme terroriste par l’ONU, les Etats-Unis et certains pays européens.
« Le groupe a non seulement rompu avec les groupes transnationaux comme Al-Qaïda mais les a combattus. Son but est uniquement national », affirme au « Nouvel Obs » le politologue Jérôme Drevon, expert du djihadisme au sein du cercle de réflexion International Crisis Group (ICG). Le mouvement islamiste a adopté son nouveau nom en janvier 2017 et, selon l’ICG, a interpellé dans ses fiefs des responsables d’Al-Qaïda et de l’organisation Etat islamique (EI).
« Ce ne sont pas des grands démocrates, ni des laïques. Ils sont rigoristes et islamistes, mais ce ne sont pas des djihadistes dans le sens d’Al-Qaïda ou du groupe Etat islamique, expliquait le 2 décembre dernier Wassim Nasr, journaliste et chercheur, au micro de Franceinfo. Ce sont des ennemis déclarés du groupe Etat islamique. Leurs prisons sont pleines de leurs sympathisants ».
D’autres experts nuancent toutefois le virage opéré par l’organisation. « Le groupe a démontré qu’il était incroyablement opportuniste dans ses alliances et allégeances », souligne Tammy Palacios, chargée du contre-terrorisme au think tank américain New Lines Institute, convaincue qu’il demeure une « organisation djihadiste tant que sa direction ne mettra pas réellement fin à ses connexions avec des groupes djihadistes plus radicaux ».
Sa transition autoproclamée « n’est pas forcément partagée par tous ses membres » et il « continue de graviter autour des intérêts et grands objectifs d’Al-Qaïda », affirme-t-elle à l’AFP. Le risque djihadiste dans le Nord syrien demeure à cet égard immense : « HTC en a peut-être fini avec Al-Qaïda mais Al-Qaïda n’en a pas fini avec HTC. »
Où est Bachar al-Assad ?
Déchu après 24 ans au pouvoir, Bachar al-Assad est désormais en fuite. « Assad a quitté la Syrie via l’aéroport international de Damas avant que les membres des forces armées et de sécurité ne quittent » le site, a indiqué le directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). Le dirigeant est monté à bord d’un avion privé et a quitté la capitale samedi à 22 heures. Mais l’AFP n’est pas en mesure dans l’immédiat de confirmer de source officielle où se trouve exactement le président.
Le ministère russe des Affaires étrangères a affirmé dimanche que le président syrien Bachar al-Assad avait « démissionné de son poste ». « Suite aux négociations entre Bachar al-Assad avec un certain nombre de participants au conflit armé sur le territoire de la Syrie, il a décidé de démissionner de son poste présidentiel et a quitté le pays en donnant l’instruction de procéder au transfert du pouvoir de manière pacifique », a déclaré aux journalistes le porte-parole du ministère, Dmitri Peskov.
Trois options s’offrent aujourd’hui à lui, selon le directeur de l’OSDH, Rami Abdel Rahmane. Soit se rendre en Russie, soutien indéfectible qui a engagé son aviation dans la guerre en Syrie pour remettre en selle Bachar al-Assad. Soit se réfugier en Iran, autre allié qui a dépêché conseillers militaires et factions armées pour combattre au côté du pouvoir syrien. Soit, enfin, rallier les Emirats arabes unis, un des premiers pays du Golfe à avoir rétabli des relations diplomatiques avec Damas en 2018, après les avoir rompues dans la foulée du conflit déclenché en 2011.
Le règne de Bachar al-Assad avait débuté le 17 juillet 2000. Candidat unique, il avait alors été désigné président à l’issue d’un plébiscite (97,29 %) organisé un mois après le décès de son père, Hafez al-Assad. Comme son père, il a dirigé d’une main de fer la Syrie, réprimant en 2011 dans le sang une rébellion qui s’est transformée en guerre civile, l’une des plus violentes du XXIe siècle
Qui est désormais au pouvoir ?
Dans une vidéo publiée sur son compte Facebook, le Premier ministre syrien, Mohamed al-Jalali, s’est dit prêt à coopérer avec tout nouveau « leadership » choisi par le peuple, précisant qu’il serait dimanche matin dans ses bureaux au siège du gouvernement pour toute procédure de « passation » de pouvoir.
Le commandant en chef de Hayat Tahrir al-Cham a appelé ses combattants à ne pas s’approcher des institutions publiques, précisant qu’elles resteraient sous le contrôle de « l’ancien Premier ministre » jusqu’à ce que cette passation se fasse de manière officielle.
Avec la déroute de l’armée syrienne, dans un pays déjà morcelé par la guerre, les autres belligérants aux intérêts divergents, qui bénéficient d’appuis internationaux et régionaux, se retrouvent confrontés à des défis majeurs. « Le défi principal aujourd’hui, c’est la reconstruction de l’Etat syrien, et la sortie d’une phase de chaos et de fragmentation », souligne le chercheur au centre Carnegie pour le Moyen-Orient, Mohanad Hage Ali.
La télévision d’Etat iranienne a annoncé dimanche, images à l’appui, que l’ambassade d’Iran en Syrie avait été saccagée par des inconnus. « Les diplomates iraniens avaient évacué les locaux avant l’assaut », selon le quotidien anglophone « Tehran Times », citant le porte-parole de la diplomatie iranienne.
Quelles sont les réactions internationales ?
La France, qui a réagi par l’intermédiaire du porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Christophe Lemoine, « salue la chute du régime de Bachar al-Assad » après « plus de 13 ans d’une répression d’une grande violence contre son propre peuple ». Dans un communiqué, Paris « appelle tous les Syriens à l’unité, à la réconciliation, et à rejeter toute forme d’extrémisme ».
L’Allemagne a affirmé que la chute du président syrien Bachar al-Assad représente « un premier grand soulagement pour des millions Syriens » tout en mettant en garde contre l’arrivée d’autres radicaux au pouvoir à Damas. « Le pays ne doit pas maintenant tomber entre les mains d’autres radicaux, quelle que soit la forme qu’ils prennent », a ajouté dans un communiqué Annalena Baerbock, la ministre allemande des Affaires étrangère.
L’émissaire des Nations unies en Syrie, Geir Pedersen, a appelé ce dimanche à garder des « espoirs prudents » après la prise de contrôle de Damas. Il a estimé dans un communiqué que les presque quatorze années de guerre civile en Syrie ont été « un chapitre noir (qui) a laissé des cicatrices ». « Aujourd’hui, nous regardons vers l’avenir avec des espoirs prudents d’ouverture (…) de paix, de réconciliation, de dignité, et d’inclusion pour tous les Syriens. »
« Assad n’est plus là. Il a fui son pays. Son protecteur, la Russie, la Russie, la Russie, dirigée par Vladimir Poutine, ne souhaitait plus le protéger », a réagi le président élu américain Donald Trump, selon qui la Russie « a perdu tout intérêt pour la Syrie à cause de l’Ukraine, où près de 600 000 soldats russes sont blessés ou morts, dans une guerre qui n’aurait jamais dû commencer et qui pourrait durer éternellement ». Le président américain Joe Biden, lui, suit attentivement « les événements extraordinaires » en cours en Syrie, a indiqué la Maison Blanche dans la nuit de samedi à dimanche.