« J’ai cru qu’il était drogué, je suis pas spécialiste, j’ai jamais fumé » : au procès libyen, Nicolas Sarkozy raconte sa rencontre sous la tente avec Kadhafi
L’ancien chef de l’Etat a été longuement interrogé sur la visite rendue au dictateur libyen à Tripoli, le 6 octobre 2005, lors de laquelle, selon l’accusation, le « pacte de corruption » aurait été noué. Ce dont il s’est défendu pendant plus de trois heures.
Nicolas Sarkozy a d’abord laissé un silence après avoir entendu la présidente du tribunal, Nathalie Gavarino, poser sa question l’air de rien – en fait, la question centrale au cœur du procès du présumé financement libyen de la campagne de 2007 : « Est-ce que sous la tente, vous avez fait une demande de financement ? » La tente bédouine, c’est la toile sous laquelle Mouammar Kadhafi, le dictateur libyen, aimait recevoir ses hôtes de marque lors de leurs passages à Tripoli. Comme Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, le 6 octobre 2005, durant une visite express en Libye – à peine huit heures ! – pour officiellement parler flux migratoires. Une journée au centre des débats, ce lundi 20 janvier devant la 32ᵉ chambre du tribunal correctionnel de Paris lors du « procès libyen » qui vaut à l’ancien président et trois anciens ministres d’être jugés pour corruption.
« Je n’avais jamais mis les pieds en Libye de ma vie »
Selon l’accusation, c’est ce 6 octobre 2005 qu’aurait été parachevé un accord entre Kadhafi et le futur chef de l’Etat français, lors d’un tête-à-tête, pour financer sa campagne. Alors quand il entend Nathalie Gavarino poser sa question, Sarkozy ménage son effet et finit par se récrier : « Madame, c’est pour moi douloureux de répondre, ça me salit de répondre à des questions pareilles. Y a-t-il le début d’un commencement d’un élément concret ? Si on avait trouvé de l’argent dans mon patrimoine, si on avait trouvé de l’argent dans ma campagne, si je m’étais isolé avec M. Kadhafi… Mais là, c’est pas mon idée d’aller en Libye où je n’ai jamais mis les pieds de ma vie, on échange trente minutes, on n’est pas seuls mais avec nos interprètes, je suis avec la traductrice de Jacques Chirac avec qui la tension est à son comble, et j’aurais demandé 30 ou 40 millions d’euros ? C’est à devenir fou. »
Une ligne que Nicolas Sarkozy, coups d’épaule dans le vide et mains qui frétillent, va tenir plus de trois heures durant, pour s’attacher à rétablir la situation après l’audition naufrage, jeudi dernier, de son ancien directeur de cabinet au ministère de l’Intérieur et homme à tout faire, Claude Guéant. Lequel était venu à Tripoli le 1ᵉʳ octobre 2005, cinq jours avant la visite de Sarkozy. Et s’était retrouvé à dîner à trois – à l’insu de son plein gré, avait assuré Guéant à la barre – avec l’intermédiaire Ziad Takieddine, sulfureux maître ès négociations de grands contrats, et Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi, chef du renseignement local, numéro deux officieux du régime et surtout condamné par contumace en France à la réclusion criminelle à perpétuité pour avoir été la tête pensante de l’attentat du DC-10 de la compagnie aérienne UTA, dans lequel 170 personnes sont mortes (dont 54 Français).
« Il faisait des bruits bizarres »
Pour l’accusation, c’est justement le sort judiciaire de Senoussi – et la promesse de lever son mandat d’arrêt international – qui constituerait la contrepartie au financement octroyé par Kadhafi, dans un « pacte de corruption » noué par l’intermédiaire de Takieddine. « M. Guéant a fait une erreur. Mais quand il dit “je suis tombé dans un traquenard”, je le crois », explique l’ancien président de la République. Pas question pour Nicolas Sarkozy de trop charger son vieux compagnon de route, alors même qu’il avait semblé déjà le lâcher au premier jour d’audience…
Ses coups, l’ancien chef de l’Etat les garde pour Takieddine, absent du tribunal car en fuite au Liban mais omniprésent dans les débats avec ses déclarations tapageuses (et changeantes) au cours de l’instruction – jusqu’à devenir « celui-dont-on-prononce-le-nom-tout-le-temps ». Ou pour Kadhafi, présenté comme un bouffon aussi dangereux qu’irrationnel aux logorrhées interminables : « Il faisait des bruits bizarres. Moi, j’ai cru qu’il était drogué, je suis pas spécialiste, j’ai jamais fumé… » Ou enfin pour mettre en pièces la thèse d’une rencontre, ce même 6 octobre 2005, avec Abdallah Senoussi, ainsi que l’a rapporté Ziad Takieddine lors d’un interrogatoire. Dans l’avion qui avait amené Sarkozy à Tripoli, le matin, le patron de la DST, Pierre de Bousquet de Florian, l’avait mis en garde contre la présence potentielle de la tête pensante de l’attentat du DC-10 d’UTA et averti du piège potentiel. Claude Guéant, qui était selon son témoignage tombé dans le même piège cinq jours plus tôt, n’avait, lui, pas jugé bon de rapporter l’incident à son chef…
Un autre très proche de Nicolas Sarkozy, son ami de quarante ans Brice Hortefeux, a lui aussi rencontré Senoussi à Tripoli, quelques semaines après la visite de Nicolas Sarkozy. Il s’en expliquera devant le tribunal lors d’une audience prochaine. Reprise des débats mercredi.
Le show Djouhri et les macaronis au foie gras
Il était à la barre depuis à peine quelques minutes, comme au spectacle avec les mains sur les hanches, que déjà la présidente du tribunal le rappelait à l’ordre : « Est-ce que vous pouvez vous tenir un peu mieux ? » Et dire que cet homme-là, qui semble raffoler de la lumière, est longtemps resté tapi dans l’ombre de la République, jusqu’à devenir une machine à fantasmes. Alexandre Djouhri est désormais soupçonné par l’accusation d’être un des deux intermédiaires, avec Ziad Takieddine, par lesquels l’argent libyen a alimenté la campagne de Nicolas Sarkozy. « Vous êtes mentionnés dans quelque 70 notes des services qui n’ont pas pu être déclassifiées », lui a expliqué le procureur Philippe Jaeglé. « Cela prouve que la France est intelligente, a répondu Djouhri. Si elles avaient été déclassifiées, c’est pas moi qui aurait eu des problèmes, mais la France. » De l’affaire libyenne, on n’a pas appris grand-chose de Djouhri. Pas davantage de ses 59 visites à l’Elysée, entre 2007 et 2012, pour voir Claude Guéant et de ses 14 pour s’entretenir avec Nicolas Sarkozy : « C’était convivial, ils ont des plages de repos aussi, ces gens-là. Des fois, je téléphonais et je demandais “je peux passer”. Avec Nicolas Sarkozy, on parlait vélo, football, de nos divorces, de macaronis au foie gras. Claude Guéant, lui, il a l’air austère, mais en fait il est jovial et drôle. » Une question du ministère public : « Vous ne parliez jamais de grands dossiers, de contrats ? » Réponse : « Rholala, non. »