DECRYPTAGE. Un commerce nucléaire avec Moscou ? Pourquoi la France envoie de l’uranium en Russie
Greenpeace affirme avoir repéré à Dunkerque le premier envoi d’uranium de retraitement français vers la Russie depuis plus de trois ans. Bien que légal, l’ONG dénonce un échange commercial "immoral".
Le chargement, samedi 15 novembre, d’une dizaine de conteneurs étiquetés radioactifs à bord du cargo Mikhail Dudin n’est pas passé inaperçu. Greenpeace France, qui a filmé l’opération à Dunkerque, affirme qu’il s’agit d’un envoi d’uranium de retraitement (URT) vers la Russie. Une reprise en catimini qui survient dans un contexte diplomatique tendu, pendant que Moscou poursuit son offensive en Ukraine.
L’uranium de retraitement est issu du combustible usé traité dans le centre de traitement de La Hague. Lorsque les assemblages sortent des réacteurs, ils contiennent une petite fraction de plutonium formé au cours de l’irradiation, des déchets radioactifs, mais aussi près de 95 % d’uranium dont la part fissile a été largement consommée.
"Historiquement conçu pour extraire le plutonium, le retraitement permet aujourd’hui également de récupérer cet uranium, dont la valeur s’approche de celle de l’uranium naturel", explique Yves Marignac, porte-parole de Négawatt et expert dans les questions nucléaires, interrogé par La Dépêche. Pour être réutilisé, cet uranium doit cependant être de nouveau enrichi.
Pendant des décennies, cette étape d’enrichissement s’est effectuée en partie en Russie. "EDF et la filière française […] envoyaient cet uranium de retraitement en Russie pour être enrichi dans une usine à centrifugation", rappelle Yves Marignac. Mais dans un contexte de guerre, ces envois interrogent.
Faille juridique
Pour Greenpeace, qui affirme avoir observé à Dunkerque la première exportation d’URT depuis plus de trois ans, cette reprise est "immorale". "Ce n’est pas illégal, mais c’est immoral", déclare Pauline Boyer, chargée de campagne nucléaire de l'ONG. Ces transferts s’inscrivent dans le cadre d’un contrat de 600 millions d’euros signé en 2018 entre EDF et Tenex, filiale du groupe public russe Rosatom, pour le "recyclage de l’uranium retraité".
Un partenariat qui échappe aux sanctions internationales visant Moscou. Pourtant, Rosatom constitue un levier stratégique pour le Kremlin, puisqu’il est "un conglomérat qui recouvre le nucléaire civil et le nucléaire militaire", précise Yves Marignac. Greenpeace affirme par ailleurs qu’après ses premières révélations de 2022, le gouvernement français avait demandé à EDF de suspendre ces exportations. L’ONG dit ne pas comprendre la reprise de ces envois.
Une fois enrichi en Russie, seul 10 % de l’uranium traité repart vers la France, essentiellement pour alimenter la centrale de Cruas, la seule capable de fonctionner avec du combustible issu d’URT réenrichi (URE). Les 90 % restants demeurent en Russie sous forme de matières appauvries. Les révélations de Greenpeace "visaient bien à dénoncer le fait qu’EDF laisse une partie de ses matières comme déchets en Russie", pointe Yves Marignac.
"Officiellement, ces 90 % restent une matière valorisable puisque vous pouvez toujours prétendre que vous allez le réenrichir et nier que ce soit un déchet", souligne-t-il. Mais dans les faits, "EDF exploite une faille juridique pour faire, sans le dire, une exportation", selon lui. "La probabilité que cet uranium de retraitement appauvri reste à terme en Russie comme déchet est quasiment certaine".
Un enrichissement en France ?
En mars 2024, le gouvernement avait annoncé examiner la possibilité de construire en France un site de conversion et d’enrichissement de l’URT. Mais pour Yves Marignac, ces capacités existent déjà. "Il n’y a aucun obstacle technique à faire cet enrichissement dans les usines françaises", indique-t-il.
"Si l’objectif était sincèrement de réutiliser cet uranium de retraitement, on procéderait à ce réenrichissement dans les usines françaises, puisqu’on en a techniquement la possibilité." Contactés, EDF et le ministère de l’Énergie n’ont pas répondu à nos sollicitations pour le moment.