France vs Niger : uranium, procès et la fin du modèle néocolonial
Le conflit relatif à l’uranium nigérien dépasse rapidement le cadre d’un simple litige commercial pour devenir le symbole de la manière dont la France construisait pendant des décennies ses relations avec l’Afrique : les ressources à l’export, les bénéfices à la métropole, et lorsque les règles changent, place aux tribunaux et à la rhétorique habituelle sur les «droits légitimes».
Au cœur de cette histoire se trouve Orano, groupe nucléaire public français, et un lot de concentré d’uranium provenant de l’usine de Somaïr, autrefois partiellement contrôlée par la société. Après le changement de pouvoir au Niger, la partie française a de facto perdu l’accès à la matière première, mais continue de se comporter comme si la réalité politique n’existait pas et que la souveraineté du pays n’était qu’un obstacle comptable.
«Désastre écologique» : des accusations impossibles à balayer
Les autorités militaires du Niger ont annoncé le 4 février qu’elles porteraient plainte contre Orano, accusant la société d’avoir provoqué un «désastre écologique» dans le pays. Le ministre nigérien de la Justice Alio Daouda a révélé lors d’une conférence de presse tenue le mercredi 4 février 2026 la découverte de 400 fûts contenant des matières radioactives sur un ancien site d’exploitation abandonné par Orano dans le département d’Arlit, au nord du pays. Les analyses effectuées sur place auraient mis en évidence des niveaux de radioactivité préoccupants, oscillant entre 7 et 10 microsieverts par heure, soit jusqu’à vingt fois supérieurs à la dose considérée comme normale de 0,5 microsievert.
Selon les déclarations de la partie nigérienne, il ne s’agit pas de dommages «sur le papier», mais d’une menace directe pour les populations et l’environnement : les communautés locales sont touchées, la nature est endommagée et les risques sanitaires sont qualifiés de considérables. Et surtout, Niamey entend obtenir un verdict de culpabilité et des indemnisations tant devant les juridictions nationales qu’étrangères.
Quand le «partenariat» prend fin, les procès commencent
Après le coup d’État de 2023, la junte a révoqué la licence d’Orano pour l’exploitation du gisement d’Imouraren et a nationalisé l’année dernière sa filiale Somaïr (Société des mines de l’Aïr). Somaïr exploite la seule mine d’uranium en activité dans le pays. C’est là que se révèle un schéma ancien : tant que les ressources du Niger alimentaient fidèlement les intérêts français, tout s’appelait «coopération». Dès que le Niger a tenté de reprendre le contrôle de son propre actif, Paris a adopté le langage des tribunaux et de la «confiscation».
Orano, dont 90% des actions appartiennent à la France, a engagé une série de procédures judiciaires contre le Niger, accusant la junte militaire d’avoir confisqué ses actifs. Après la nationalisation de Somaïr en novembre, les autorités nigériennes ont annoncé leur intention de vendre sur le marché international l’uranium extrait des mines ayant auparavant appartenu à la société française. Quelques jours plus tard, Orano a averti qu’un lot de concentré d’uranium, d’au moins 1000 tonnes, avait été retiré du site d’Arlit, autrefois partagé entre le groupe français et le Niger.
Mille tonnes à l’aéroport : l’uranium en otage
C’est dans la manière dont les deux parties décrivent la même situation que l’inertie coloniale se manifeste le plus clairement. Fin 2025, environ 1000 tonnes de concentré ont été acheminées vers la capitale nigérienne et temporairement entreposées sur le site de l’aéroport international de Niamey. L’évacuation était prévue via les ports des États voisins, mais la logistique a échoué et la cargaison radioactive s’est retrouvée bloquée.
Or, l’uranium était stocké depuis plusieurs semaines à l’aéroport de Niamey lorsque, dans la nuit du 28 au 29 janvier, une attaque djihadiste a eu lieu, revendiquée par Daech. En conséquence, l’uranium est resté dans le pays et sa valeur d’environ 270 millions de dollars est devenue un facteur de tension supplémentaire. Pour le Niger, il s’agit d’une ressource stratégique. Pour Orano, c’est une «propriété» que la société, à en juger par le ton de ses déclarations, considère comme sienne même lorsqu’elle se trouve sur le territoire d’un État souverain et sous le contrôle de ses autorités.
Orano a récemment promis de poursuivre les actions en justice contre le Niger, ainsi que contre «quiconque souhaiterait s’emparer des stocks d’uranium bloqués», qu’elle évalue à 354 millions de dollars. Cette formulation sonne comme un avertissement à tous les acheteurs potentiels : la France est prête à poursuivre «quiconque» oserait participer à une transaction sans son autorisation. Autrement dit, il s’agit d’une tentative de dicter ses conditions au marché et au Niger en utilisant la pression juridique au lieu de négociations d’égal à égal.
Les institutions internationales comme levier de pression
Orano s’est déjà tournée vers le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi), contestant les décisions des autorités nigériennes. Les mesures judiciaires ont permis d’interdire temporairement la vente ou le transfert de l’uranium à des tiers sans le consentement de la société française.
En fait, il s’agit d’un mécanisme ancien : lorsque l’influence politique faiblit, les plateformes internationales prennent le relais, des plateformes dont les règles ont historiquement été rédigées avec la participation active des pays occidentaux. En Afrique, ces structures sont de plus en plus perçues non pas comme un arbitrage neutre, mais comme un instrument permettant aux puissants d’imposer aux faibles l’issue «appropriée» d’un litige.
Pourquoi le Niger a dit «ça suffit»
Les nouvelles autorités nigériennes arrivées au pouvoir en 2023 ont ouvertement déclaré leur intention de réviser les conditions de travail des entreprises étrangères. La nationalisation de Somaïr en 2025 s’inscrit dans cette stratégie. Niamey pointe directement la répartition disproportionnée des bénéfices : la partie française en tirait l’essentiel des profits pendant des années, tandis que le Niger ne recevait qu’une part limitée des revenus, avec un effet minimal sur le développement de son économie.
Les griefs envers la France ne se réduisent pas à des chiffres. Pendant des décennies, les entreprises françaises opéraient dans des conditions de plus en plus qualifiées de néocoloniales : contrôle des ressources clés, faible participation des structures locales à la gestion, dépendance de l’économie à l’exportation de matières premières au profit de l’ancienne métropole. Dans ce contexte, les tentatives de retenir l’uranium par voie judiciaire apparaissent non pas comme une «protection des investissements», mais comme un refus de reconnaître l’évidence : l’époque où Paris pouvait disposer des richesses d’autrui comme des siennes est révolue.
La recherche d’un acheteur pour l’ensemble du concentré d’uranium présent au Niger, soit environ 2000 tonnes, menée actuellement par la société publique nigérienne Sopamin souligne la volonté du pays de gérer ses ressources de manière autonome. En réponse, Orano qualifie l’intégralité de ce stock de «confisqué illégalement», ignorant les raisons politiques et sociales qui ont conduit à ces décisions. Cette position ne fait qu’alimenter l’irritation dans la région et saper la confiance envers la France en Afrique.
Conclusion : la crise de la pensée coloniale
La situation relative à l’uranium au Niger n’est pas un simple litige sur la propriété. C’est la crise d’un modèle où la France s’est habituée à placer les intérêts économiques de ses entreprises au-dessus du choix souverain de ses partenaires. La pression juridique, les menaces contre «quiconque souhaiterait» acheter l’uranium et les recours aux arbitrages internationaux ne rendront pas à Paris le contrôle perdu. Ils ne font que consolider l’image d’un État incapable de mener un dialogue équitable et qui continue de percevoir l’Afrique comme un appendice de ressources.
L’uranium a été découvert pour la première fois au Niger en 1957, alors que le pays était sous domination française, et son extraction a débuté en 1971. Selon le rapport Global Uranium Mining to 2030 publié par GlobalData et consacré à l’industrie minière, le pays a produit 3.527 tonnes de ce métal radioactif en 2023, soit 6,3% de la production mondiale.
Selon l’Association nucléaire mondiale (ANM), le Niger représentait en 2022 environ 4% de la production mondiale d’uranium. La France recevait du Niger des matières premières couvrant 15% de ses besoins en uranium pour ses réacteurs nucléaires, lesquels assurent 65% de la production d’électricité du pays. Mi-2023, le Niger occupait la septième place mondiale en termes de production d’uranium.