Le voyage transfrontalier sans friction est plus proche que vous ne le pensez, mais les règles sur les données doivent rattraper leur retard
Louise Cairney, Responsable Expérience Client et Facilitation, IATA
Imaginez : plus besoin de sortir votre passeport, plus de carte d’embarquement à scanner. Vous entrez dans l’aéroport, regardez une caméra, et vous vous dirigez directement vers votre porte d’embarquement. Votre identité est confirmée, vos documents sont vérifiés, et votre voyage commence sans même toucher à votre portefeuille.
Ce n’est pas de la science-fiction. C’est la vision qui façonne la prochaine génération de voyages aériens. Et même si une partie de ce processus est déjà en marche, un obstacle majeur demeure : les données.
Le passeport numérique est prêt, mais pas totalement opérationnel
Au cœur de cette transformation se trouve le Digital Travel Credential (DTC), développé par l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI). Le DTC est une réplique numérique de votre passeport, stockée de manière sécurisée et prête à être partagée en un seul geste.
Mais voici le problème : la version actuelle du DTC regroupe toutes les informations de votre passeport – nom, numéro, nationalité, date de naissance – dans un seul fichier. Cela fonctionne bien pour les services frontaliers, qui ont besoin d’une vue complète. Mais pour les compagnies aériennes ? Elles n’ont généralement besoin que de quelques informations de base pour effectuer l’enregistrement et les contrôles de sécurité.
Partager l’intégralité de votre passeport juste pour fournir votre nom et votre date de naissance n’est pas seulement inefficace, c’est aussi un problème juridique dans de nombreuses juridictions. Selon des lois sur la protection des données comme le RGPD en Europe, collecter plus d’informations personnelles que nécessaire constitue une violation.
Ainsi, même si la technologie existe pour fluidifier votre parcours, sa configuration actuelle freine les avancées.
La solution : ne donner que ce qui est nécessaire
La clé réside dans un principe connu sous le nom de minimisation des données : partager uniquement ce qui est essentiel, rien de plus.
Cela implique de fragmenter votre passeport numérique en « enveloppes de données » chiffrées. Chaque enveloppe contient une seule information (par exemple, seulement votre nom, ou seulement votre date de naissance). Lorsqu’une compagnie aérienne doit vérifier votre âge, elle ne demande que cette enveloppe et rien d’autre. Le reste de vos données reste scellé, sauf si vous consentez explicitement à le partager.
Cela redonne le contrôle aux voyageurs. La participation est volontaire et transparente. Si vous refusez, vous conservez le processus manuel actuel. Si vous acceptez, votre parcours à l’aéroport devient sans friction.
Deux voies sont possibles :
- L’OACI pourrait mettre à jour la norme du DTC pour permettre la libération sélective des données.
- Ou, fournir des recommandations techniques pour intégrer la minimisation des données dans le cadre existant.
Quelle que soit l’option, cela débloquerait d’énormes gains d’efficacité sans compromettre la confidentialité.
L’industrie n’attend pas
Même si la mise à jour des standards mondiaux prend du temps, l’industrie aérienne avance déjà. Compagnies aériennes, aéroports et gouvernements testent des programmes d’identité numérique (sous différentes formes) et des parcours biométriques basés sur le consentement et la minimisation des données.
Le cadre One ID de l’IATA est au cœur de cette dynamique. Il définit comment une identité numérique comme le DTC peut être utilisée concrètement : vérification des passagers, gestion du consentement et mise en place d’un voyage sans papier, du trottoir à la porte d’embarquement.
Les progrès s’accélèrent :
- L’IATA a mené avec succès des essais prouvant la faisabilité d’expériences de voyage numériques dès aujourd’hui.
- Des fournisseurs technologiques développent des portefeuilles numériques intégrés à One ID.
- Un projet pilote transatlantique est en préparation, avec des accords temporaires entre pays pour tester les passeports numériques à travers les frontières.
Les gouvernements s’y intéressent aussi. La Commission européenne, par exemple, a proposé de nouvelles règles fin 2024 pour soutenir l’identité numérique dans les voyages transfrontaliers au sein de l’UE. De son côté, l’OCDE cartographie les cadres nationaux d’identité numérique afin d’orienter les politiques mondiales et les efforts d’interopérabilité.
De la vision à la réalité
Le voyage numérique n’est pas qu’une ambition, il est déjà une réalité.
Prenez le programme Digi Yatra en Inde. Déployé dans plus de 20 aéroports, il permet aux passagers domestiques de voyager uniquement grâce à la reconnaissance faciale liée à une identité numérique vérifiée. Tout le parcours, de l’entrée au terminal jusqu’à l’embarquement, est sans contact et basé sur le consentement.
À l’échelle mondiale, des systèmes biométriques sont déjà opérationnels dans plus de 70 aéroports, fluidifiant les flux de passagers tout en renforçant la sécurité. Pour accompagner les compagnies aériennes, l’IATA a même créé un répertoire du voyage sans contact, qui recense les aéroports proposant ces services.
D’après l’Enquête mondiale des passagers 2024 de l’IATA :
- Près de la moitié des passagers ont déjà utilisé une identification biométrique à l’aéroport.
- Parmi eux, 84 % se sont déclarés satisfaits de l’expérience.
- Et 73 % disent préférer les biométries aux passeports et cartes d’embarquement traditionnels pour l’avenir.
La demande est claire. L’infrastructure est en place. L’industrie prépare le passage à l’échelle.
Embarquement imminent
Votre visage et votre téléphone ne suffisent pas encore pour franchir toutes les étapes à l’aéroport, mais la trajectoire est tracée. La piste technique est prête. Il ne manque plus que le feu vert réglementaire – un DTC permettant la minimisation des données.
L’ère du voyage numérique par défaut approche de son dernier appel. Et cette fois, vous pourriez bien embarquer sans passeport.