Enquête exclusive/Interdiction de la vente et la consommation de la chicha au Mali : Deux ans après, les effets boomerang d'une mesure
Depuis son interdiction par les autorités de transition le 15 février 2023, la chicha, aussi appelée "narguilé", continue de faire parler d'elle à Bamako, et dans plusieurs autres grandes villes du Mali. Si la consommation de cette substance était largement répandue avant cette mesure, il semblerait que la réglementation n'ait pas eu l’effet escompté. En effet, la chicha se consomme désormais en toute discrétion, souvent la nuit. Alors que l'Office central de lutte contre les stupéfiants mène des opérations de plus en plus fréquentes, la question se pose: celle de savoir pourquoi cette pratique persiste-t-elle et comment les autorités peuvent-elles y mettre fin ?
Une nette migration
La chicha, autrefois consommée dans les salons et cafés populaires, a migré vers des endroits plus discrets. Aujourd’hui, elle est consommée principalement dans les chambres, à l'abri des regards de la société. Ceux qui se livrent à cette pratique connaissent les risques liés à la consommation de ce produit et s’organisent pour éviter toute rencontre avec la police. Des consommateurs réguliers témoignent de l'importance de la confidentialité, précisant que la consommation de chicha se fait dans des endroits où la sécurité est minimale, tels les appartements privés.
Ces groupes se retrouvent souvent la nuit, dans une ambiance de convivialité, où la chicha devient bien plus qu’une simple activité récréative : c’est un véritable rituel social. Mais avec la disparition des lieux officiels de consommation, le marché de la chicha se déplace dans l'ombre. Bamako vit une nouvelle forme de consommation clandestine qui échappe aux contrôles, avec des commerçants qui profitent de l'opacité pour vendre des pipes et des tabacs à chicha de manière informelle.
Un vrai marché noir
Le commerce de la chicha a pris une tournure clandestine, avec des réseaux qui s’étendent souvent au-delà des frontières de Bamako. À la tombée de la nuit, les vendeurs se retrouvent dans des lieux discrets pour écouler leurs produits, sans même que le prix ne soit discuté ouvertement. Les transactions se font sous le sceau de la discrétion, parfois en utilisant des codes, pour éviter les descentes policières.
Les grossistes amènent le produit , l'enmagasine dans des endroits discrets. Les clients se donnent donc rendez-vous pour venir enlever le produit.
Les vendeurs, parfois même des jeunes, écoulent du matériel de consommation comme des tuyaux, des foyers et des charbons, ainsi que du tabac parfumé, qui sont difficiles à distinguer des autres produits au marché. Les marchands se déplacent d’un quartier à l’autre, utilisant des réseaux sociaux et des groupes de discussion privés pour toucher les consommateurs.
L'impuissance de l'OCS ?
Face à cette prolifération clandestine, l'Office central de lutte contre les stupéfiants (OCS) mène des descentes régulières pour confisquer les produits et arrêter les responsables. Mais ces actions, bien que nombreuses, ne semblent pas dissuader les consommateurs ni les commerçants de chicha. Ils changent simplement de stratégie, se réorganisent et trouvent de nouvelles méthodes pour contourner les autorités.
Les descentes sont souvent annoncées et évitées par les consommateurs qui se retirent à l’approche de la police. La gestion de la crise semble difficile, car la demande ne faiblit pas. En dépit des efforts de répression, les produits liés à la chicha continuent d’être consommés dans des conditions qui échappent au contrôle de l’État.
Au regard de la situation actuelle, plusieurs questions se posent : l’interdiction de la chicha est-elle réellement la meilleure réponse à ce phénomène ? L'État devrait-il lever cette interdiction ou envisager une autre approche ? Il est possible qu'une législation plus stricte sur la vente de produits liés à la chicha, combinée à une meilleure réglementation des lieux publics de consommation, offre une alternative plus efficace. Une telle approche permettrait à la fois de réguler la consommation et d’assurer une meilleure sécurité sanitaire pour les consommateurs.
Un autre angle pourrait être de renforcer l'éducation et la prévention, en ciblant les jeunes générations qui, souvent, sont les premières à se tourner vers la chicha. Une sensibilisation sur les dangers pour la santé et la sécurité publique pourrait aider à inverser cette tendance.
L’urgence de changer de stratégie
L’interdiction de la chicha en 2023 a certes été une tentative de répondre à une question de santé publique et de sécurité, mais elle semble avoir eu l’effet inverse. La consommation et le commerce de la chicha à Bamako se sont adaptés, entrant dans la clandestinité. Si les autorités ne parviennent pas à inverser cette tendance, il est possible que la situation ne fasse qu'empirer.
Ainsi, l’État malien se trouve face à un dilemme : maintenir l’interdiction et risquer de voir le phénomène perdurer sous terre ou revoir sa stratégie et chercher à encadrer cette pratique de manière plus structurée, en impliquant tous les acteurs de la société, y compris les jeunes, les commerçants et les autorités sanitaires. La balle est dans le camp des autorités, qui doivent prendre des décisions adaptées pour endiguer cette problématique de manière durable.
Issa Kaba Sidibé.