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PAROLES (DÉCOUSUES) POUR ADAM : Prononcées le 21 mars 2021 à l’Institut islamique d’Hamdallaye.

Par Lerepublicainmali 1,069 vues
PAROLES (DÉCOUSUES) POUR ADAM : Prononcées le 21 mars 2021 à l’Institut islamique d’Hamdallaye.

Quand, en route pour Pasteur, dans la nuit du 5 au 6 mars, en compagnie de Zeynaba Dikko, tu m’as appelé pour me parler de ton état de santé, j’étais loin, très loin de penser que tu avais quitté ton domicile pour ne plus y revenir.
Je suis encore  loin d' être prêt pour cet exercice que le destin m’impose: faire ton éloge funèbre.
D’autant que j’avais toujours pensé que c’est toi qui ferais mon oraison funèbre, toi aux grandes capacités d’écriture, toi dont la sensibilité et l’intelligence sont désormais légendaires!
Mesdames et Messieurs,
Chers frères et sœurs, chers enfants, me voici donc, dans un rôle auquel je ne m’étais nullement préparé, d’où le caractère décousu de ce que je vais dire à cette assistance venue ici pour Adam suite à l’émotion que son départ brusque a suscitée.
Départ brusque, oui!
Au Point G,  les 14, 15 et 16 mars , les progrès résultant de la technique de ventilation non invasive (VNI), l’oxygène de qualité, les heures de sommeil de qualité, les massages pulmonaires ont conduit les praticiens à te transférer, le 17 mars, de l’Unité Covid-19 vers une salle individuelle au service de Réanimation polyvalente, dernière étape vers la poursuite du traitement à la maison. Je recevais et transmettais au compte-gouttes ces nouvelles rassurantes quand, patatras, le 18 mars à 21h53, je reçus ce message : «  Koro, je n’ai pas de bonne nouvelle! Adam vient de décéder à la suite d’un arrêt brutal du cœur »!
Quoi?
Me précipitant à l’hôpital, dans les minutes qui ont suivi l'appel, j’y retrouve, abasourdis et hébétés , le Docteur Ibrahima Traoré "You" et la Jeewo Maalaado: Zeynaba Dikko.
Oui, cette mort a pris de court! D’où l’émotion suscitée tant au Mali qu’hors de nos frontières.
Adam était mon ami.  Nous avons été dans la même classe au Lycée de Badala. Nous nous sommes retrouvés à Londres vers la fin des années 1980. Il travaillait chez Accor, une ONG internationale présidée alors par Simone Veil, j'étais chercheur chez Amnesty international dont le Secrétaire Général était Ian Martin!
Notre proximité, celle de nos familles, notre complicité intellectuelle datent de ces années londoniennes.
Revenus en Afrique, lui à  Dakar pour Oxfam, moi à Bamako après le succès de la révolution démocratique, nous avons posé ensemble les fondations du Républicain dont il est devenu après une formation à Boston, Massassuchetts, l' Éditorialiste respecté. Peu à peu, l' analyste politique s'est imposé. Ses avis étaient sollicités au Mali et hors de nos frontières.
Adam était d'abord un homme de terrain et un acteur majeur des ONG internationales, véritables écoles
d' engagement et d'humilité.
Pour en arriver là, il est passé par l’Université de Dakar, puis, il est allé très tôt à la meilleure université du monde: celle du terrain, auprès des communautés à la base. Ce terrain qui commande et dont les conclusions, telles des sentences imposent le respect.
En effet, après ses études supérieures, il est aussitôt  recruté par le CIPEA ( Centre internationale pour la promotion de l’élevage en Afrique) dont le chef de programme, Jeremy Swift , un passionné du Sahel reste un ami  au Mali.
Hier soir, Jeremy m'a envoyé un témoignage dont je tire l'extrait ci-après:
" Adam était un des premiers chercheurs dans les années mille neuf cents soixante dix avec lesquels j'ai travaillé sur l’économie des pasteurs Peulh du Gourma Malien. Il était un chercheur de grande qualité. Son rapport sur la vision des pasteurs eux mêmes de leur économie et de leur utilisation des ressources naturelles était un des principaux documents sortis de la recherche de cette équipe. Il montrait une compréhension profonde de la vie de ces gens, de leurs problèmes, et surtout de leurs connaissances techniques, économiques et écologiques au sujet de l'élevage".
Le Gourma malien, le Haoussa, le Seeno, le Seeno Mango, e Haïré, le Delta intérieur, Gao, les dunes du Tilemsi, l' Adagh n'avaient pas de secret pour Adam. Il connaissait son pays et ses habitants. Immense privilège qui donne une autorité certaine et incontestée.
Les années qui ont suivi la grande sécheresse et la famine de 1973, 1974 et 1975 ont drainé vers le Sahel, nombre de jeunes européens et américains animateurs d’ ONG comme "Save the Children", Oxfam, Accor. Plusieurs de ces jeunes idéalistes et généreux, rencontrés sur le terrain,  sont encore dans l’univers d’Adam et parmi ses meilleurs amis: Camilla Toulmin habitante de Dogoduman (Ségou), Cédric Hesse ou Mike Winter, Yves Gueymard, Sarah Randall, Susanna Moorehead....
Adam était aussi un amoureux des musiques du terroir et des belles lettres. Issu d’une famille dont l’aïeul, Mamadou Thiam est parti du Fouta Tooro (la vallée du fleuve Sénégal) à la faveur des dernières campagnes d’émigration impulsées par Ahmadou Sékou, Roi  de Ségou et Émir El Moumines, Adam a montré toute sa vie durant une sensibilité particulière aux musiques du terroir: " le symbole de la dignité et du lien social" Samba Diabaré Samb, Ezzayakom, Sayed Khalifa, le Yeela, les chants et danses des guerriers du « Dande Maayo », les rives du Sénégal , Baaba Maal, Mangala Camara, Koly Koné, Wandé Kouyaté, les chants et la geste de Ségou, du Khasso, la Cora, le Balafon, le Mandé , le Kénédougou, Oumou Sangaré, le Wassoulou, les rythmes du centre et j’en passe...
Homme de lettres, admirateur d’ Aimé Césaire, l’ immense éveilleur des consciences, admirateur de la figure universelle des Arts et des Lettres, le poète, philosophe et sage des Indes, Rabindranah Tagore ou d'Édouard Maunick, le grand poète des rives africaines de l’Océan Indien. Que dire de l' exaltation de la poésie patriotique du Palestinien Mahamoud Darwiche?
Pour comprendre la sensibilité esthétique et poétique de Adam Thiam, il faut se référer à son histoire familiale, notamment à la figure tutélaire du grand-frère Thierno Ahmed disparu trop tôt qui, même mort, a continué d’exercer sur le cadet une fascination irrépressible.
Thierno Ahmed, était un poète et un nouvelliste, c’était aussi une voix, unique, le chantre de "Ma patrie, le Mali...terre d'accueil, d'hospitalité, d'humanité et de réconciliation".
Adam, militant. Peu  de gens savent l’engagement politique de Adam Thiam en faveur la démocratie et des droits de l’homme au Mali. La petite communauté malienne vivant à Londres à la fin de 1990 debut 1991, avait comme repères
Amine et Fatto Maïga. Adam s’occupait des relations avec la presse britannique et organisait les rendez-des leaders du mouvement démocratique malien avec Amnesty International, l’ International Socialiste et l’International Libéral qui avaient leurs sièges dans la capitale britannique. Maître Mountaga Tall, ici présent, peut en témoigner.
Adam avait pris une part active  dans les manifestations de Maliens devant la BBC pour amplifier le combat des démocrates de l’intérieur pour le multipartisme. Ce jour de décembre 1990 , quand Kadiatou Sow Salaama, Drissa Diakité et Oumar Mariko étaient à la tête de l’historique manifestation  « Demokarasi, I San bè, San bè », les Maliens de Londres ameutaient la presse britannique, la BBC en particulier pour donner de l’écho au combat des forces démocratiques de
l' intérieur! Contre la répression au Mali, les manifestants londoniens allumaient des bougies devant les portes de la célèbre radio. Dans cette lutte, nous recevions le soutien de panafricanistes ghanéens comme Nicholas Atempugré ou Napoleon Abdulaï, nouvel ambassadeur désigné du pays de l’Osagyefo au Mali!
Pivot, aiguille et ciment du clan Thiam, Adam était au dehors une passerelle humaine, regroupant, faisant se rencontrer et recevant chez lui les gens aux parcours les plus variés, souvent très contradictoires.
Il amait les enfants. Pas seulement les siens. Pas seulement ceux de ses frères et sœurs. Il aimait les enfants des autres, ceux de ses amis, les miens en particulier!
Le Mali était sa passion. Adam aimait son pays et son peuple. Des gens de toutes conditions étaient dans sa proximité. Il avait à cœur notre vieux pays tant balotté, si malheureux.
Il abhorrait l'injustice, l' incompétence et la médiocrité.
Il a conseillé les présidents de la 3ème République et ceux des deux transitions, sans jamais perdre sa liberté de jugement,  sans jamais perdre sa capacité de donner un avis dissident.
Outre le Mali, l’ Afrique était son autre passion, surtout après les années passées à Addis Abeba, comme Porte-Parole du Président de la Commission de l’ Union Africaine.
Il parlait de la guerre du Darfour, de la situation au Soudan du Sud, de la ki Somalie, des relations entre l’ Afrique et le reste du monde, comme du Consensus d’Ezulwini avec une expertise reconnue.
Adam,
Ces derniers mois ont été très éprouvants. Les rangs se sont, au fil des semaines, clairsemés:  il ya eu Larbo Lamine , le 4 novembre, puis,  il y’a eu Saïdou Bati, le 22 décembre, puis il y a eu Soumaïla Cissé, le 25, ensuite Tavarich Demba Konaré, le 28 .... et aujourd'hui, toi....
Nous nous inclinons devant le Seigneur des mondes et acceptons sa volonté!
Maintenant qu' approche l'heure de quitter pour de bon Ayaki, Jaffar, Atcha, Thierno Ahmed et Badjénéba, pars rassuré, vas tranquille.
Dimanche 14 mars 2021, à l’aube (5h03 minutes), tu m’as envoyé un message pour t’assurer que j’avais bien dormi, ajoutant « je sais dans quel état tu te trouves. Je te connais, mais ne t’inquiète pas trop pour moi. La carcasse du Vieux Thiam tient encore mais elle est éprouvée ».
Moi, aussi, je te connais. Je sais que de là où tu seras, tu ne nous lâcheras pas du regard, tu auras un œil sur nous en permanence pour vérifier ce que nous faisons de ton pays et de ton Afrique.
C’est pourquoi, Adam, nous te faisons ce serment:
« tant qu'il nous restera un souffle de vie, nous n'abandonnerons pas le combat pour tes passions, pour le Mali et pour l' Afrique, nous ferons le Mali, nous ferons l' Afrique! ».
Qu'Allah t' accueille dans sa Sainte Demeure, là où sont reçus ceux qui aiment leur pays, ceux qui assistent leurs parents, ceux qui ont de la compassion pour les nécessiteux, ceux qui ont pitié des pauvres et du Mali.
Que cette vieille terre du Mali que tu as tant chérie te soit légère!
Bamako, le 21 mars 2021
Tiébilé Dramé

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