TRIBUNE: Moderniser l’agriculture malienne : sortir de la daba, entrer dans l’ère de la puissance productive
Par Malijet
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L’Afrique, et particulièrement le Mali, ne peut prétendre à la souveraineté économique sans transformer profondément son agriculture. Dans un pays où plus de 70 % des emplois proviennent du secteur agricole, il est inacceptable qu’au XXIᵉ siècle, l’essentiel de notre production repose encore sur la daba traditionnelle, un outil hérité d’une autre époque. Cet instrument, certes symbolique, ne permet ni d’exploiter des superficies suffisantes, ni de garantir des rendements élevés, ni d’assurer des conditions de travail dignes. Tant que nous accepterons de produire avec les techniques du passé, nous subirons la pauvreté du présent.
Le Mali n’a plus le choix : pour nourrir sa population, réduire les importations, créer de la richesse et industrialiser son économie, il doit embrasser pleinement la modernisation agricole. La voie est claire : bonnes semences, irrigation, mécanisation, maîtrise phytosanitaire et transformation locale. C’est cette combinaison qui fera de l’agriculture le moteur de notre développement.
1. Construire un écosystème agricole complet et intégré
La modernisation n’est pas une série de mesures isolées, mais un écosystème cohérent reposant sur plusieurs piliers complémentaires :
Pilier 1 : Recherche et semences améliorées
Son objectif est de Garantir des variétés adaptées au climat, à haut rendement et résistantes aux maladies
Pilier 2 : Irrigation solaire et maîtrise de l’eau
Il a comme objectif de nous sortir de la dépendance à la pluie et de tripler les rendements
Pilier 3: Mécanisation locale
Il va nous permettre de produire localement des équipements adaptés au Sahel et sortir définitivement de l’agriculture à la daba et des importations coûteuses de matériels agricoles,
Pilier 4: Traitement phytosanitaire raisonné
Il va nous permettre de protéger les cultures et sécuriser les récoltes
Pilier 5: Réduction des pertes post-récoltes
Son objectif sera de sauver selon les estimations 20 à 30 % des productions aujourd’hui perdues chaque année
Pilier 6: Stockage, conservation,transformation locale et commercialisation .
L’objectif de ce pilier est de créer de la valeur ajoutée et des emplois, de stabiliser les prix et de mieux insérer les producteurs agricoles dans les chaînes de valeur nationales, régionales et mondiales
Pilier 7: Routes rurales et logistique
Ce pilier vise à garantir la fluidité entre champs, marchés et usines
Pilier 8: Financement et accès aux crédits
Il s’agit de concevoir des mécanismes de financement mieux adaptés au secteur agricole en y intégrant des systèmes de garantie, d’assurance, de certification qualité , formation professionnelle adaptée et de tout ce qui peut aider à réduire les risques dans le secteur
2. Irrigation et mécanisation pour augmenter la productivité et la compétitivité de notre agriculture:
•Un hectare cultivé sous pluie rapporte en moyenne suivant les estimations 1 à 2 tonnes de céréales
•Le même hectare irrigué et mécanisé peut produire 5 à 8 tonnes
C’est la différence entre survie et prospérité. L’irrigation solaire doit devenir une priorité nationale, car elle est :
. indépendante du gasoil
. adaptée aux petites et moyennes exploitations
. durable et rentable
De son côté, la mécanisation doit aussi devenir une filière industrielle malienne. Le pays doit :
•fabriquer ses charrues, semoirs, décortiqueuses, tricycles agricoles , motoculteurs, mini-tracteurs et tracteur
•former des mécaniciens agricoles
•offrir des crédits adaptés aux exploitants
Sortir de la daba n’est pas un luxe, c’est une nécessité stratégique.
3. Transformer pour s’enrichir, au lieu d’exporter pour appauvrir
Un pays qui exporte des produits bruts exporte sa richesse et importe sa pauvreté.
•Le maïs, le riz, le sésame, le lait, la mangue, le fonio, la tomate, le coton , le Karité, la gomme arabique et tant d’autres produits doivent d’abord nourrir, approvisionner et enrichir le Mali.
•L’objectif doit être simple : au moins 50 % de transformation locale dans les 10 prochaines années.
Chaque usine agroalimentaire créée, c’est :
. de la valeur ajoutée
. des emplois
. des recettes fiscales
. une balance commerciale qui se redresse
4. L’État et le secteur privé doivent avancer ensemble
La modernisation agricole exige :
•une vision nationale claire
•un fonds d’équipement agricole
•des pôles agro-industriels régionaux
•des incitations fiscales pour la transformation
•des partenariats avec les producteurs, les coopératives, les commerçants et distributeurs de produits agricoles
C’est un chantier national, mais surtout un chantier possible.
Conclusion : choisir l’ambition
Nous devons avoir le courage de le dire : la daba ne peut plus être l’outil central d’un pays de plus de 22 millions d’habitants qui veut nourrir sa population et se développer. La modernisation agricole n’est pas un rêve : c’est une trajectoire, une méthode et une volonté politique. Elle est la clé de la souveraineté alimentaire, de l’industrialisation, de l’emploi des jeunes et de la prospérité.
Le Mali doit choisir l’ambition, et s’y engager avec détermination. Une agriculture moderne, productive et transformée localement est la base du Mali de demain.
Harouna Niang
Ancien ministre