Mali–AES : continuer à importer notre nourriture ou organiser enfin notre autosuffisance alimentaire ?
Par Malijet
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En 2025, l’Afrique subsaharienne devrait dépenser 65 milliards de dollars pour importer des produits alimentaires, soit une hausse de 4 % par rapport à 2024 et une troisième année consécutive de progression. 
Derrière ce chiffre global se cache une réalité plus dure pour nos pays sahéliens : Mali, Burkina Faso et Niger restent massivement dépendants du reste du monde pour nourrir leurs populations, alors même que l’agriculture représente entre 30 et 40 % de leurs économies et emploie la grande majorité de la population active.
Pour les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), la question n’est plus théorique. Elle est vitale :
voulons-nous rester des importateurs structurels de riz, de blé, d’huiles et de poisson, ou choisir délibérément une trajectoire de souveraineté alimentaire organisée, graduelle mais irréversible ?
1. Le paradoxe sahélien : des terres, des bras… et des bateaux de riz
Les chiffres sont têtus. En Afrique, le continent devrait importer environ 80 millions de tonnes de céréales sur la campagne 2023-2024, dont 57 millions de tonnes de blé, soit 30 % du commerce mondial de cette céréale.
Dans ce dispositif, nos pays ne sont pas marginaux :
•Mali : une production céréalière autour de 10 millions de tonnes récemment, en léger recul sur la dernière campagne mais au-dessus de la moyenne des cinq dernières années. Pourtant, le pays continue d’importer du riz et du blé pour satisfaire la demande urbaine.
•Burkina Faso : la consommation de riz augmente plus vite que la production ; entre 2020 et 2024, les seules importations de riz ont mobilisé environ 343 milliards de FCFA.
•Niger : très dépendant des importations de céréales (notamment riz), avec des achats extérieurs de céréales estimés à environ 250 millions USD en 2024.
Dans le même temps :
•Au Mali, l’agriculture pèse plus de 33 % du PIB.
•Au Niger, elle représente près de 40 % du PIB et mobilise environ 80 % de la population active.
Nous sommes donc dans une situation absurde :
des économies agricoles… qui importent de plus en plus de nourriture.
Ce paradoxe n’est pas seulement économique ; il est stratégique. Il signifie que la sécurité alimentaire des populations sahéliennes dépend :
•des décisions d’exportation de quelques grands pays producteurs (riz en Asie, blé en mer Noire),
•des crises climatiques (El Niño a fait bondir les prix du riz de plus de 20 % en 2023),
•et des coûts du fret que nous ne contrôlons pas.
2. AES : un espace cohérent pour une politique alimentaire commune
L’AES n’est pas seulement un cadre politico-sécuritaire. C’est aussi un espace économique et agro-écologique cohérent :
•des bassins rizicoles existants (Office du Niger au Mali, vallées irriguées au Niger, périmètres rizicoles au Burkina Faso),
•un énorme potentiel en mil, sorgho, niébé, mieux adaptés au climat sahélien,
•un cheptel important qui pourrait soutenir une industrie de lait, de viande et de cuir nettement plus développée.
L’enjeu n’est pas de rêver à une autosuffisance totale et immédiate, mais de définir une stratégie réaliste :
remplacer progressivement une part croissante des importations par une production locale compétitive, appuyée par une transformation agroalimentaire régionale.
3. Première priorité : produire ce que nous importons le plus
Les données de la FAO montrent que, pour l’Afrique subsaharienne, les principaux postes de dépenses sont : les céréales (blé, riz, farine), les huiles végétales, le poisson, le sucre et les boissons.
Pour le Mali et ses voisins de l’AES, la stratégie doit partir de là :
1. cibler les produits les plus importés, 2. identifier les bassins de production adaptés, 3. coordonner les politiques publiques.
3.1. Riz : objectif AES d’autosuffisance en riz brisé courant
Le riz est désormais la céréale de base des villes sahéliennes. Les études au Mali et au Burkina montrent une consommation en hausse constante, alors que la production locale ne suit pas au même rythme.
La meilleure stratégie pour l’AES serait de fixer un objectif politique clair :
En 10 ans, couvrir au moins 80 % des besoins en riz blanc brisé courant par une production AES.
Concrètement :
•Mali : consolider et moderniser l’Office du Niger et les bas-fonds rizicoles (mécanisation, semences améliorées, maîtrise de l’eau) ;
•Burkina Faso : amplifier les initiatives rizicoles déjà lancées pour réduire les importations, qui ont montré un fort potentiel de progression de la production locale.
•Niger : concentrer les investissements sur les périmètres irrigués existants le long du fleuve Niger et dans les vallées aménageables, avec un focus sur le riz et le blé dur.
L’AES pourrait créer un « Programme rizicol AES » avec :
•des objectifs chiffrés par pays et par bassin de production,
•un mécanisme de prix plancher pour sécuriser les producteurs,
•un fonds de garantie pour le financement privé (agriculteurs, coopératives).
3.2. Céréales traditionnelles : faire du mil ,du sorgho et du maïs des produits modernes
Mil, sorgho , maïs et niébé ne doivent plus être considérés comme des « céréales des pauvres », mais comme :
•des produits de base résilients au climat,
•des matières premières pour une industrie de transformation (semoules, farines enrichies, couscous, aliments pour bétail et même des pains spéciaux ).
Une stratégie AES cohérente consisterait à :
•développer des unités de transformation locales (moulins modernes, semouleries, unités de couscous et de farine prête à l’emploi),
•introduire ces produits dans les cantines scolaires, les casernes, les hôpitaux,
•soutenir les PME agroalimentaires qui créent des produits modernes (emballages attractifs, normes sanitaires, marques régionales).
4. Deuxième priorité : substituer les huiles, le lait et le poisson importés
Les huiles végétales, le lait en poudre et le poisson représentent une part croissante de la facture alimentaire.
4.1. Huiles et graisses
La FAO anticipe une forte hausse des dépenses en huiles végétales, notamment à cause des tensions sur l’huile de palme.
Pour l’AES, trois leviers existent :
•développer les cultures oléagineuses locales (arachide, sésame, soja, coton) avec un appui technique et financier,
•installer ou moderniser des huileries locales (petites et moyennes unités),
•limiter les importations d’huiles subventionnées qui cassent les prix au détriment des producteurs locaux.
4.2. Lait et viande
Avec ses vastes troupeaux, l’AES pourrait réduire sa dépendance au lait en poudre importé :
•appui aux mini-laiteries rurales et périurbaines,
•collecte organisée du lait local,
•produits laitiers simples mais sûrs (lait pasteurisé, yaourts, beurre clarifié),
. améliorer la race de nos animaux ainsi que leur alimentation pour augmenter le rendement du lait et de la viande .
4.3. Poisson
Alors que la FAO constate une hausse de la demande en poisson dans les pays à revenu intermédiaire, 
l’AES pourrait faire de :
•la pisciculture (étangs, cages flottantes le long du Niger, barrages),
•et la valorisation des ressources halieutiques existantes,
un axe stratégique pour fournir des protéines de qualité à bas coût, tout en réduisant les importations de poisson congelé.
5. Troisième priorité : construire un marché alimentaire intégré de l’AES
Produire plus ne suffira pas, si chaque pays reste enfermé dans ses frontières administratives. Il faut organiser un marché commun alimentaire AES, avec :
1.Liberté de circulation réelle des denrées agricoles entre Mali, Burkina et Niger (réduction des tracasseries routières, harmonisation des taxes et normes).
2.Stocks de sécurité régionaux en céréales, gérés de façon transparente, pour stabiliser les prix en cas de choc.
3.Préférences commerciales AES : faciliter l’accès des produits agroalimentaires de l’AES à nos marchés, par rapport aux produits importés d’outre-mer.
Une telle intégration donnerait de la visibilité aux investisseurs (publics et privés) et renforcerait la capacité de négociation de l’AES dans les enceintes internationales.
6. Gouvernance et financement : faire des choix clairs
Pour transformer cette vision en réalité, les dirigeants de l’AES devront faire des arbitrages politiques assumés :
•Orienter une partie des dépenses publiques et des grands projets vers l’irrigation, le stockage et la mécanisation agricole ( il faut subventionner là où on peut avoir un grand impact sur la productivité);
•Créer un Fonds de souveraineté alimentaire AES, alimenté par :
•une part des recettes minières (or, uranium, pétrole, lithium),
•des contributions budgétaires nationales,
•des financements concessionnels ciblés (BAD, IDA, partenaires bilatéraux).
•Mettre en place une gouvernance multi-acteurs (États, producteurs, transformateurs, chercheurs, secteur privé) pour éviter que l’ autosuffisance alimentaire ne soit qu’un slogan.
La Banque mondiale rappelle que la sécurité alimentaire est aujourd’hui un enjeu structurel, combinant climat, démographie, conflits et marchés mondiaux.
Nos pays ne peuvent plus se contenter d’« absorber » ces chocs ; ils doivent se protéger par la production locale et l’intégration régionale.
7. Conclusion : la souveraineté alimentaire n’est pas un rêve, c’est une décision
Pour le Mali et les autres pays de l’AES, la question n’est pas de savoir s’il est possible de réduire la facture alimentaire.
La question est de savoir si nous décidons collectivement de le faire.
Nous disposons :
•de terres cultivables,
•de jeunes à la recherche d’emplois,
•d’une demande intérieure en forte croissance,
•et désormais d’un cadre régional – l’AES – capable de porter des politiques communes.
Reste à transformer ces atouts en stratégie.
En tant que citoyens maliens, nous avons le droit et le devoir d’exiger que l’autosuffisance alimentaire soit placée au même rang de priorité que la sécurité et la souveraineté politique( car ces domaines sont du reste très liés).
Un pays qui laisse d’autres nourrir durablement son peuple accepte, de fait, que son destin soit négocié ailleurs.
À l’inverse, un pays (ou une alliance de pays comme l’AES )qui organise sa production, sa transformation et son commerce agricole commence à reprendre la main sur son avenir.
C’est ce choix que le Mali, le Burkina et le Niger doivent assumer maintenant.
Le Citoyen lambda
H. Niang