GOONGA TAN : L'Algérie, trois voix, un malaise : et le Mali dans tout ça ?
Tebboune a oublié les vrais cailloux dans sa babouche qui se sont manifestés récemment, mais les Kabyles n'ont pas oublié. La Kabylie, longtemps contenue, toujours surveillée, a franchi un seuil historique ces derniers jours.
Pour la première fois depuis l'invasion française de 1857, la revendication d'indépendance, étalée sur la place publique le 14 décembre dernier, avance vers une reconnaissance internationale explicite.
Erhat Mehenni, figure tutélaire du Mouvement pour l'Autodétermination de la Kabylie (MAK) et président du Gouvernement Provisoire Kabyle (GPK), mène depuis l'exil un combat longtemps ignoré, aujourd'hui placé sous les projecteurs diplomatiques. La cause kabyle s'internationalise à la vitesse d'une traînée de poudre grâce à sa diaspora active en Europe et en Amérique, au lobbying efficace et à ses relais médiatiques structurés. Dans plusieurs capitales européennes, américaines et semble-t-il africaines, une reconnaissance officieuse ou partielle se fait jour.
Au Parlement européen, si l'on en croit certaines sources, des voix demandent l'inscription de la question kabyle à l'agenda. C'est dire qu'aux Nations unies, le dossier n'est plus tabou. La date choisie par le GPK pour la proclamation officielle de l'indépendance, le 14 décembre 2025 à 18 h 57, n'est pas un hasard. 1857 : perte de souveraineté, dépossession historique, début d'une longue résistance. L'histoire revient, comme un boomerang poli par les décennies.
C'est ici que la voix de l'ambassadeur algérien à l'ONU devient dissonante. Alors que Tebboune parle en conciliateur et qu'Attaf joue les frères apaisants, le représentant algérien à New York adopte un ton presque belliqueux. Il dramatise la situation au Mali, suggère la fragilité de l'État, souffle sur les braises du soupçon. Comme si le Mali était la diversion idéale. Comme si l'Algérie avait besoin d'un contre-feu diplomatique pour détourner l'attention du réveil kabyle. Ce décalage n'est pas un accident. C'est une stratégie. Et c'est précisément ce qui donne à la main tendue d'Alger un arrière-goût amer.
Or, dans un renversement cruel de l'histoire, ce que l'Algérie a longtemps reproché au Mali, la gestion d'une revendication territoriale, la persistance d'un mouvement autonomiste, la tension identitaire, la rattrape désormais et à grande vitesse.
Une Algérie fébrile
Le Mali, qui a payé cher les ambiguïtés algériennes depuis 1990, ne peut ignorer ce nouveau contexte.
Quand Alger tend la main aujourd'hui, ce n'est ni par altruisme ni par fraternité. C'est par nécessité du moment. Parce que le Sahel, autrefois zone d'influence, devient terrain miné pour sa diplomatie. Parce que l'accord d'Alger n'a plus de légitimité. Parce que la Kabylie se dresse dorénavant comme un miroir impitoyable.
L'Algérie cherche un allié dans la tempête
Elle veut éviter que le Mali, fort de son expérience, ne devienne un observateur gênant ou, pire, un témoin actif de la revendication kabyle. Elle veut désamorcer toute tentation d'établir un parallèle entre l'Azawad instrumentalisé et la Kabylie en marche. Et elle espère, encore, un Mali malléable. Mais les temps ont changé. Et Bamako le sait. Le Mali veut la paix certes, mais pas les jeux à trois voix.
Nous ne voulons plus des accords piégés et les doubles discours. Et c'est peut-être cela, au fond, que redoute le plus le pouvoir algérien : que son propre récit national se fissure au moment même où il cherche à redessiner celui du Mali.
Par DICKO Seidina Oumar
Journaliste - Historien - Écrivain