GOONGA TAN : Mali : La souveraineté réelle
Le Mali a beaucoup rompu ces dernières années. Il est sorti de la CÉDÉAO, a tourné le dos à la France. Il a aussi pris ses distances avec ce que l'on appelait, parfois avec abus, la "communauté internationale", mais également avec certains voisins qui furent pourtant, à un moment de notre histoire, engagés à nos côtés. Il a, dans le même mouvement, exploré d'autres horizons : la Russie, la Turquie, la Chine. Il a surtout posé les bases d'un nouvel ensemble politique et sécuritaire, la Confédération de l'AES.
Ces choix relèvent d'une orientation politique assumée, née d'une lassitude profonde, d'humiliations ressenties comme répétées et d'une volonté affirmée de reprendre en main notre destin. Sur ce point, il faut être honnête : le Mali a changé. Les rapports de force ont évolué, le discours s'est durci, la posture s'est arguée.
Mais, j'aime à le répéter, il vient toujours un moment, dans la vie d'un État comme dans celle d'un homme, où l'on doit sortir de la logique de l'action/réaction. Répondre systématiquement à ce que l'on perçoit comme une hostilité par une contre-hostilité, c'est entrer dans un engrenage dont on ne maîtrise plus ni le tempo ni l'issue. Dans les relations entre États, la fermeté peut être une vertu ; l'automatisme, jamais !
Le changement ne devient bénéfique que s'il est mis au service d'un objectif clair. Et il ne le sera que si nous avons la lucidité de mettre nos égos de côté, d'accepter de tendre la main quand il le faut, de pardonner parfois, et même de demander du soutien. D'où qu'il vienne, pourvu qu'il respecte notre dignité. La relation entre États n'est pas une arène de ressentiments, selon divers enseignements, mais un espace de calculs, de compromis et de responsabilités. Elle ne fonctionne pas sur la base de la revanche permanente, mais sur celle de l'apaisement, de l'intérêt mutuel et de la recherche de solutions durables. Les peuples ne mangent ni la fierté abstraite ni les discours martiaux. Ils vivent ou, plus souvent, survivent notamment "au Mali grâce à l'eau le mil", les échanges, la stabilité dont le corollaire est la paix. Dans cette équation, nos voisins de tous bords occupent une place particulière. Comme tous les pays du monde, ils sont des partenaires potentiels du Mali et de l'AES. Mais, plus que beaucoup d'autres, ils sont des partenaires par la géographie, par l'histoire, par les enjeux de sécurité, par l'économie et par les réalités humaines transfrontalières.
Je précise, ma position de principe face aux arrogances réelles ou supposées de certains voisins n'a pas varié d'un iota. La dignité n'est pas négociable. Mais aujourd'hui, répondre à chaque geste d'un voisin par un coup de menton ou un coup de pied ne nous fait pas avancer. Nous avons davantage à gagner à faire de nos voisins immédiats des partenaires exigeants que des adversaires permanents. Exigeants, parce que le respect doit être réciproque ; permanents, parce que la géographie et l'histoire ne se contournent pas.
Il faut surtout penser à ces millions de Maliens, qui luttent chaque jour pour leur survie. Certains n'ont même pas accès de nos jours aux besoins les plus élémentaires dans les pays hôtes ( comme un passeport, une carte biométrique) et font face à de multiples tracasseries. De surcroit, un pays, en souffrance du ralentissement de l'activité économique et donc de la production, n'a rien à gagner à s'enfermer davantage dans l'isolement. Aucun orgueil, aussi bruyant soit-il, ne peut raisonnablement justifier une telle posture.
Prenons l'exemple de la réciprocité annoncée avec certaines puissances occidentales. Les conséquences concrètes de cette orientation sont nombreuses et rarement évaluées avec sang-froid. Des milliers de Maliens vivent, étudient, travaillent ou font vivre leurs familles grâce à leur présence à l'étranger. Étudiants, commerçants, artistes, intellectuels, travailleurs anonymes se bousculent dans de rares avions à des prix exorbitants. Que gagne réellement le Mali à empêcher un étranger de venir à Bamako, quand on sait combien peu, ils sont, chaque année, à s'y rendre désormais, toutes raisons confondues ? La comparaison est cruelle, car nous sommes un pays d'émigration ancienne par excellence.
Au lieu de discuter, de négocier, de chercher à infléchir certaines positions par le dialogue, certaines voix plus audibles que la mienne nous invite à brandir la souveraineté comme un glaive sur les réseaux sociaux, souvent animés par des incultes politiques prompts à confondre agitation et réflexion. Or la souveraineté n'a de sens que si elle améliore concrètement la vie des citoyens. Sinon, elle se transforme en slogan creux, voire en fardeau. Il faut éviter qu'elle ne devienne un mot-valise, vidé de sa substance par l'excès même de son invocation.
La souveraineté, faut-il le rappeler, n'est pas l'art de la bravade permanente. Elle est l'art du dialogue, du profil bas quand il le faut, du calcul froid des rapports de force, surtout lorsqu'ils ne sont pas égaux. La guerre ouverte, même verbale, est rarement payante pour les plus fragiles. L'actualité internationale le montre chaque jour : ceux qui ont longtemps animé la bravade et la condescendance découvrent, parfois brutalement, les limites de leur posture. Sinon, juste retour de manivelle, Trump le leur rappellent.
Il est temps de sortir de cette spirale. Non pas pour renoncer à notre dignité, mais pour lui donner un contenu réel : la paix, la stabilité, le travail, la circulation des personnes et des biens, l'espoir retrouvé. La dignité n'est pas un cri ; elle est une construction patiente.
Les peuples du Mali sont en droit d'attendre une paix durable, des relations responsables avec leurs voisins et le monde, et un État qui pense d'abord à eux, à leurs besoins essentiels et à leur avenir. C'est à cette condition que la souveraineté cessera d'être un mot brandi pour devenir une réalité vécue.
Seidina Oumar DICKO
Journaliste - Écrivain - Historien