samedi 21 février 2026
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Chronique : Le guidon et le fusil

Par L'Aube 910 vues
Chronique : Le guidon et le fusil

Il s'agit là d'une économie de la guerre asymétrique et hybride livrée à l’ombre, au cœur du Mali entier. Dans ce pays, le vrombissement d’une moto de grosse cylindrée n’évoque plus la liberté des grands espaces ni la praticité des pistes rurales. Géographie de l'insécurité...

Dans le silence oppressant des savanes du centre et les immensités sableuses du septentrion, ce son est devenu le héraut d’une menace asymétrique.

La moto est aujourd’hui l’unité de mesure de la mobilité terroriste, le pivot d’une logistique de guerre qui défie les frontières et, plus grave encore, le moteur d’une économie mafieuse où le négoce s’écrit avec le sang des innocents.

La géographie de cette invasion silencieuse s'étend du nord au sud, d’est en ouest. Le Mali fait ainsi face à une stratégie de harcèlement où l’agilité de l’ennemi repose sur deux roues. Dans le Gourma et le Liptako-Gourma, la moto est l’arme absolue. Elle permet aux Groupes Armés Terroristes (GAT) de fondre sur une position militaire ou un village avant de s’évanouir dans la brousse en quelques minutes, là où les véhicules lourds s’enlisent.

Cependant, ces engins ne naissent pas du sable. Ils sont le produit d’un circuit d’approvisionnement qui irrigue le pays selon une logique implacable. Si les ports du littoral ouest-africain constituent les portes d’entrée, le territoire malien est le théâtre d’une distribution savamment orchestrée. À l’Ouest, les motos entrent sous un vernis de légalité commerciale. À mesure qu’elles progressent vers le Centre et remontent vers le Nord, leur destination finale s'obscurcit. Le Sud, et notamment Bamako, sert de base arrière où les stocks s’accumulent dans des entrepôts urbains avant d’être acheminés par petits lots, souvent de nuit, vers les sanctuaires de ces faux djihadistes, vrais mercenaires maquillés en "terroristes" opérationnels et fils apatrides vendus à l'étranger. Des apprentis de la terreur à la solde de barons des armes et munitions, ces architectes de la déstabilisation programmée.

Le cœur du problème ne réside pas uniquement dans la main qui tient le guidon et l’AK-47, mais dans celle qui signe le bon de commande à l'autre bout du pays. Une classe de commerçants mafieux a émergé, transformant l’insécurité en une rente lucrative. Ces intermédiaires, installés dans les centres urbains majeurs, jouent un double jeu dangereux. Ils utilisent leurs licences d'importation et leurs réseaux de distribution légitimes pour masquer des livraisons massives destinées aux katibas.

Ces «barons du guidon» sont les véritables poumons de la guerre. En fournissant des pièces de rechange, des pneus renforcés et des lubrifiants, ils assurent la pérennité opérationnelle des groupes armés. En échange, ils bénéficient de "passes" sécurisées pour leurs autres trafics - cigarettes, drogues ou carburant frelaté. C'est une symbiose mortifère : le terrorisme offre un marché captif et sans régulation, tandis que le commerçant offre la profondeur logistique nécessaire à la survie des groupes hors-la-loi.

À l’est, vers Ménaka et Gao, la frontière avec le Niger devient une passoire pour ces flux. Ici, l’intermédiation prend une forme plus directe et brutale. Les motos sont fréquemment troquées contre le produit de l’orpaillage clandestin, créant une économie circulaire où les ressources naturelles maliennes financent l'achat des outils servant à déstabiliser l'État. Les marchés hebdomadaires ne sont plus des lieux d’échange agricole ; ils sont devenus les bourses de la logistique terroriste, sous l'œil impuissant ou complice de certains acteurs locaux.

Le centre du pays, zone de fracture communautaire, voit la moto devenir un outil de contrôle social. En décidant qui a le droit de circuler ou de posséder une cylindrée, les groupes armés assoient leur gouvernance de l'ombre. Les réseaux mafieux locaux adaptent leurs prix et leurs circuits pour maximiser les profits, prélevant au passage une taxe de passage qui alimente les caisses de la terreur.

Face à cette pieuvre, la réponse strictement militaire montre ses limites. L’État a certes tenté d’interdire la circulation des motos dans certaines localités, mais cette mesure est un remède amer qui asphyxie l'économie rurale et entrave l'accès aux soins. La véritable bataille doit désormais se mener sur le front de la traçabilité et de la traque des flux financiers.

Une stratégie optimale exigerait un marquage indélébile des châssis dès l'entrée sur le territoire et un audit rigoureux des mouvements de fonds des gros importateurs. Il s'agit de s'attaquer aux avoirs de ces commerçants de l'ombre, de démanteler les réseaux d'intermédiation qui, de la capitale aux confins du Sahara, font du profit sur le chaos. Tant que le business de la moto restera plus rentable que la paix, les frontières resteront poreuses et les colonnes terroristes, insaisissables.

La moto n'est au final que le symptôme d'un mal plus profond : une économie de guerre qui a su corrompre les structures du commerce pour en faire son allié le plus efficace. Pour le Mali, briser cette chaîne logistique n'est plus une option, c'est une condition de survie.

MKL

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