Editorial: les signaux de l’autoritarisme
Depuis plusieurs jours, un climat de crispation s’installe dans le pays, sur fond d’opposition de plus en plus frontale entre les partisans de la transition et ceux qui réclament un retour à l’ordre constitutionnel. Les tensions, longtemps contenues dans les déclarations, ont connu un tournant préoccupant ce week-end, frôlant, par deux fois, l’affrontement physique.
Le samedi 3 mai, au Palais de la Culture Amadou Hampâté BÂ, un meeting organisé par des partis politiques dans le cadre de la défense des libertés démocratiques, pour dénoncer les conclusions des concertations des forces vives, a été empêché par des groupes opposés à leur démarche.
Le lieu, qui devait servir d’espace d’expression pacifique, s’est transformé en un champ de tension, sous les regards consternés de plusieurs responsables politiques.
Le lendemain, dimanche 4 mai, la scène s’est déplacée, mais le scénario s’est répété. Cette fois, un point de presse des jeunes leaders politiques a été perturbé. Des groupes de jeunes, se réclamant du camp favorable à la transition, ont fait l’éruption à la Maison de la presse, l’un des symboles de la liberté d’expession, dans l’intention d’empêcher la tenue de ce point de presse. Des journalistes dans l’exercice de leur metier ont été pris à partie.
La rencontre a été finalement interrompue après que les organisateurs ont donné lecture de leur déclaration. Ce climat de harcèlement politique sape les bases mêmes de la coexistence des différentes opinions.
Ces faits, qui ne sont plus isolés, délivrent des signaux particulièrement alarmants. Ils traduisent une radicalisation des positions, mais surtout une dérive inquiétante : le refus de reconnaître à l’autre le droit d’exister dans l’espace public, dès lors qu’il exprime un désaccord avec le pouvoir en place.
Il est en effet déplorable, dans un État de droit, que des citoyens empêchent d’autres citoyens de manifester, de se réunir ou de s’exprimer, alors même que la Constitution et les textes législatifs garantissent ces libertés fondamentales.
Ce type de comportement ne relève pas d’un simple excès de zèle partisan : il ouvre la voie à l’autoritarisme et fragilise le tissu social déjà mis à rude épreuve.
Dans une démocratie digne de ce nom, la pluralité des opinions ne devrait jamais être perçue comme une menace, mais comme une richesse. Ce qui est en jeu aujourd’hui, ce n’est pas simplement le calendrier de la transition ou la forme du pouvoir à venir, mais la capacité des Maliens à préserver leur droit à la parole, au débat.
À ce titre, les autorités de la transition portent une responsabilité majeure : celle de garantir à tous les acteurs politiques et sociaux les conditions d’une expression libre et sécurisée, sans quoi les fondements mêmes de la République risquent de vaciller.
Le retour à l’ordre constitutionnel ne saurait être réduit à une échéance électorale : il doit s’incarner, dès aujourd’hui, dans le respect mutuel et l’affirmation des libertés civiques.
PAR SIKOU BAH