GOONGA Tan : Mali : quand la paix réclame la parole
Alors que la guerre s’éternise, la question du dialogue avec les groupes armés djihadistes s’impose désormais avec gravité.
Au-delà des postures politiques et des peurs, une voix pourrait servir de passerelle entre les belligérants : celle des imams et de nos chefs religieux. Depuis plus d’une décennie, le Mali s’enfonce dans une guerre sans contours nets, sans horizon de victoire. Les armes ont parlé, des hommes sont tombés, des villages ont brûlé, et pourtant, la paix demeure introuvable. À ce stade, l’histoire commande de poser la question qui dérange : faut-il enfin parler avec ceux que nous combattons ? Faut-il rouvrir les chemins du dialogue là où les fusils ont échoué ?
De nombreuses voix, dans les villes comme dans les campagnes, réclament aujourd’hui un virage courageux : celui du dialogue salvateur avec les groupes armés djihadistes pendant qu’ils s’étiolent. Ce n’est plus un tabou, mais une exigence de survie, non pour légitimer la violence, mais pour en finir avec la spirale de destruction et de désolation. Dans plusieurs localités du centre, des communautés épuisées par cette guérilla ont pris les devants. À Boni, à Douentza, à Dialloubé, des accords de cessez-le-feu ont été conclus entre villageois et combattants, souvent sans médiation officielle. Ces pactes de proximité, nés dans la douleur, ont permis, semble-t-il, à des champs interdits de reverdir, à des routes fermées de se rouvrir, à des marchés de renaître.
Certes, certains y voient une capitulation morale, une négociation aux allures de reddition silencieuse. Mais pour d’autres, ces accords ne sont ni une défaite ni une compromission : ils sont le premier souffle d’une accalmie retrouvée, l’esquisse fragile d’une paix possible. Comme l’écrivait Albert Camus dans Actuelles III, « la paix est la seule bataille qui vaille d’être menée ».
Les leçons du monde
Partout ailleurs, quand la guerre n’a pas suffi, les belligérants ont choisi de se parler. En Colombie, après plus d’un demi-siècle de conflit, l’État a négocié avec les FARC, ces mêmes insurgés qui semaient la terreur dans la jungle. En Algérie, après la décennie noire, Abdelaziz Bouteflika avait compris qu’aucune armée ne peut vaincre une idéologie par la seule force : il lança la politique de « réconciliation nationale », qui permit à des milliers d’ex-combattants islamistes de déposer les armes.
Au Nigeria, c’est par des dialogues prudents que des centaines de membres de Boko Haram se sont rendus ces dernières années. Et plus près de nous, au Niger, des dizaines de djihadistes repentis ont récemment remis leurs armes, invoquant la lassitude et le désir de retrouver leurs familles. Même au Mali, plusieurs redditions ont été enregistrées, notamment dans les régions de Mopti, de Ménaka et de Gao, signe que la logique de la guerre totale touche à ses limites.
Comme le disait Nelson Mandela, lui-même ancien chef de guérilla devenu apôtre de la paix :
« Si tu veux faire la paix avec ton ennemi, tu dois travailler avec ton ennemi. Alors, il devient ton partenaire. »
Dans ce contexte, un nom revient avec insistance, comme un écho du passé : celui du Haut Conseil Islamique du Mali (HCIM). Certes, l’institution a ses contradictions, ses partisans et ses détracteurs, mais nul ne conteste son influence spirituelle sur une large partie du pays, y compris, dit-on, sur certains leaders djihadistes.
En 2012 déjà, alors que Tombouctou, Gao et Kidal étaient tombées aux mains d’Ançar Dine et du Mujao, c’est le HCIM qui avait osé se rendre à Tombouctou pour rencontrer Iyad Ag Ghali. Sa médiation avait permis la libération de plusieurs otages maliens : un geste symbolique, mais révélateur de la confiance qu’il inspirait aux deux camps.
Aujourd’hui encore, selon plusieurs sources, Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa auraient évoqué le nom d’un médiateur possible dans d’éventuelles négociations. Peu d’hommes au Mali peuvent revendiquer à la fois la légitimité religieuse, la neutralité politique et la crédibilité morale nécessaires à une telle entreprise. Je me surprends à rêver : et si le moment était venu de remettre en selle Mahmoud Dicko, non pas comme chef politico-religieux, mais comme artisan de paix ? Aux côtés du HCIM qu’il a jadis dirigé et où il conserve encore de solides sympathies.
Le professeur Ali Nouhoum Diallo, ancien président de l’Assemblée nationale, plaide inlassablement pour cette voie. Il ratisse large, appelant à un dialogue inclusif impliquant religieux, intellectuels, chefs coutumiers et représentants des communautés affectées par la guerre.
«Le Mali, dit-il, est en guerre. Un seul mort est déjà trop. La paix passe par la parole, même avec ceux qui nous ont combattus.»
La parole et les armes
La fatigue est palpable : celle des paysans, des mères endeuillées, des élèves privés d’école, mais aussi celle des combattants terroristes, eux-mêmes, qui n’en peuvent visiblement plus. Le sang a trop coulé. Il est temps de redonner la parole à la sagesse, de faire appel à notre magnanimité.
Cette responsabilité s’impose aujourd’hui, non pas pour négocier une reddition, mais pour bâtir une paix lucide, sans naïveté ni complaisance. Il ne s’agit pas d’ouvrir les portes à l’impunité, mais de tracer une issue humaine à un conflit qui ronge les âmes et vide les villages.
Les expériences du monde montrent qu’aucune paix durable ne naît d’un silence imposé par les armes, mais d’une parole partagée, même entre ennemis. Aimé Césaire l’avait écrit :
« Il vient un temps où se taire est trahir. »
Ce temps, pour le Mali, semble être arrivé. Refuser le dialogue, c’est prolonger la souffrance d’une population exsangue. L’accepter, c’est admettre que la paix, même imparfaite, vaut mieux que la plus éclatante des victoires.
Remettre nos chefs religieux, de toutes tendances, en selle, c’est redonner à la nation malienne une panoplie de médiateurs crédibles, enracinés dans la foi et la culture locales, capables de parler aux cœurs endurcis et d’apaiser les rancunes. Ce n’est pas un retour en arrière : c’est une ouverture vers l’avenir.
Il est temps de comprendre que le Mali ne se relèvera pas seulement par la force des armes, mais par la force du pardon et du dialogue. Car, comme le disait Blaise Pascal : «La vraie victoire, c’est la paix.»
Seidina Oumar DICKO
Journaliste – Historien – Écrivain