Armée malienne: Grogne contre le phénomène de prolifération des Généraux et la discrimination dans les avancements
Depuis le coup d’Etat du président Moussa Traoré au Mali, l’ascension au sommet militaire n’exige pas de longues années de service ou de mérite. Un décret suffit pour un colonel de devenir général en un clin d’œil. Est-ce une révolution administrative ? En tout cas, cette récente pluie de galons soulève une question : à quel texte de loi ces promotions font-elles référence ? Car en consultant l’Ordonnance N°2023-015/PT-RM du 21 mars 2023, on constate un léger (pour ne pas dire énorme) décalage entre la réalité et ce qui est prévu par les textes.
« Ordre reçu », « ordre exécuté » comme on dirait dans l’armée. En effet, c’était la 12e recommandation du dialogue inter-malien, tenu du 6 au 10 mai 2024. Les participants avaient notamment suggéré d’élever au grade de généraux les colonels Assimi Goïta, Malick Diaw, Sadio Camara, Modibo Koné, Ismaël Wagué et Aboulaye Maïga. Et ces derniers ne se sont pas fait prier. Le mercredi 16 octobre 2024, le Conseil des ministres a donné suite à cette recommandation en bombardant Assimi Goïta général d’armée. Lui qui était jusque-là colonel saute quatre grades (colonel major, général de brigade, général de division, général de corps d’armée) d’un seul coup.
Les autres, Malick Diaw, Sadio Camara, Ismaël Wagué, Modibo Koné, deviennent eux aussi généraux de corps d’armée. Sont généraux de division Abdoulaye Maïga, Daoud Aly Mohammedine, Abdrahamane Baby, Abdoulaye Cissé, Moussa Moribo Traoré, Kaba Sangaré. Des généraux donc comme s’il en pleuvait. Comment pouvaient-ils ne pas exécuter cet ordre des congressistes quand bien même on pourrait penser que les autorités maliennes ont pu leur souffler cette idée à l’oreille. Ce serait pour les acquis enregistrés ensemble et la reconquête de l’intégrité du territoire qu’ils se sont ainsi auto-cadeautés. Sans vouloir méconnaître leurs efforts, le moins que le peuple puisse dire, c’est que le moment est mal choisi pour cette promotion et que les nouveaux gradés ne sont pas aussi spectaculaires qu’on voudrait le faire croire.
A-t-on vraiment besoin d’être général de corps d’armée ou de division pour mener un combat salutaire pour la libération du Mali ? Pour un peu, on croirait que c’est juste pour la gloriole ou le prestige du grade et peut-être subsidiairement les traitements conséquents qui vont avec. Même s’ils ne sont pas à ça près au regard des fonctions qu’ils occupent tous, à moins qu’ils veuillent disposer pour l’avenir.
Une pléthore de généraux au Mali
Aujourd’hui au Mali, il y a un total de 145 généraux dont certains sont décédés. Parmi ce chiffre, il y a eu 01 général sous le feu président Modibo Keita ; 09 généraux sous feu Moussa Traoré ; 08 sous Alpha Oumar Konaré ; 57 généraux (dont 15 de la Police Nationale) sous feu ATT ; 05 sous Dioncouda Traoré ; 29 sous feu Ibrahim Keita et 36 à l’ère Assimi Goïta.
Comparaison n’est pas raison. Mais pour une armée forte de plus de 196.000 soldats en 2022 (les réservistes et les 10.000 jeunes en cours de recrutement non compris), les forces armées marocaines ne comptent pas plus que 10 Généraux, tandis que le Sénégal qui a, pour ce qui le concerne plus de 14.000 militaires, n’en a qu’aujourd’hui que 16 depuis le décès (en 2017) du Général Mountaga Diallo et du général Mamadou Diop en mai dernier.
Cette pléthore de Généraux au Mali qui ne semble pas vouloir baisser d’intensité, greffe considérablement les caisses de l’État et suscite l’attention de l’opinion publique, dès lors où elle met à sangsue les modestes richesses du pays, vu que le traitement d’un Général entraîne des dépenses considérables, à fortiori d’une centaine de Généraux (145 au total), dont le train de vie est comparable à un État dans l’État. En effet, le Général qui a le droit exclusif du bâton, symbole de son rang élevé et du respect dont il doit, fait l’objet de ses protégés, doit être entouré de tous les égards dignes de son grade, à l’instar de l’histoire des Nations : des voitures de luxe, des gardes de corps, des villas, des indemnités, des salaires et tant d’autres privilèges, au moment où les autres éléments de l’armée, en particulier les soldats ne perçoivent que des miettes.
Commentant cette prolifération accélérée des Généraux, des maliens ont exprimé leur peur de voir ces hauts gradés se bousculer avec eux dans les taxis, les bureaux, les hôpitaux, les marchés et les mosquées, compte-tenu de leur « démographie » galopante.
Règles et conditions d’accès au grade de général
En réalité ce n’est pas la première fois qu’on assiste à ce genre de nomination dans les annales politiques du Mali. On se rappelle que le capitaine Amadou Haya Sanogo après son coup d’Etat du 22 mars 2012 qui avait renversé Amadou Toumani Touré, était passé de simple capitaine à général de corps d’armée. Une ascension pour le moins fulgurante qui s’est terminée comme on sait puisqu’après avoir été lui-même désactivé, il a eu des ennuis avec la justice malienne.
Certes, le grade de général est attribué de façon discrétionnaire par le chef suprême des armées mais dans la situation actuelle du Mali, c’est presque risible. En s’auto-promouvant ainsi, les tenants du pouvoir peuvent créer sans le vouloir des frustrations au sein de l’armée dans la mesure où d’autres qui avancent sur le terrain ne sont pas pour autant moins méritants que ceux qui vont devenir, pour ainsi dire des ‘’généraux de salon’’ puisqu’ils sont dans le confort douillet de Bamako.
Quelle est cette manie bien africaine où des militaires qui arrivent souvent par ‘’effraction’’ au pouvoir ne trouvent pas autres choses à faire qu’une ascension fulgurante par la courte échelle? On se rappelle en effet qu’en Guinée, Mamadi Doumbouya lui aussi a été élevé au grade de général de corps d’armée.
Et que dire d’un certain Yacouba Isaac Zida au Burkina Faso qui après l’insurrection populaire 2014 ayant balayé Blaise Compaoré s’est fait nommer général de division par le président Michel Kafando avant la fin de la Transition ? Comme si cela pouvait apporter quelque chose de plus au côté opérationnel efficace de l’armée du Faso !
Une certitude : la promotion des colonels au grade de général est la 12e recommandation du dialogue inter-malien tenu du 6 au 10 mai 2024.
En revanche, selon la grille indiciaire des militaires dans le Journal Officiel de la République du Mali, les conditions d’accès aux grades de général d’armée, de corps d’armée ou même de division ne sont pas à la portée de n’importe quel colonel. Et les critères sont inscrits noir sur blanc.
Pour accéder au grade de Général d’armée, il faut 40 ans de service ; le Général de corps d’armée est accessible après 35 ans de service et le Général de division est obtenu après 30 ans de service. Au regard des nominations intervenues, les règles d’accès au grade de général sont-elles des options à géométrie variable pour ceux qui détiennent le pouvoir ?
En tout cas, les tenants du pouvoir de la transition, ont une excuse et une échappatoire pour cette « promotion exceptionnelle ». L’article 90 de l’Ordonnance N°2023-015/PT-RM du 21 mars 2023prévoit des promotions exceptionnelles pour récompenser des actions d’éclat ou des services exceptionnels. Ces promotions peuvent se faire sans considération de la durée de service.
A bon entendeur salut !
Jean Pierre James