Interview de S.E.M. Igor EVDOKIMOV à l’agence de presse TASS (le 4 février 2026)
Vous avez occupé différents postes au sein de la diplomatie russe, vous avez été ambassadeur en République démocratique du Congo et depuis 2017 vous êtes ambassadeur au Bénin et au Togo. Pouvez-vous nous décrire l'état actuel des relations bilatérales entre la Fédération de Russie et ces deux pays ouest-africains ?
Le Bénin et le Togo sont des partenaires de longue date et fiables de la Russie sur le continent africain. Les relations se développent dans tous les domaines et disposent d’un potentiel important pour leur approfondissement futur.
Nos relations bilatérales reposent sur un dialogue politique régulier. En marge de la deuxième Conférence ministérielle du Forum du partenariat Russie – Afrique, tenue au Caire les 19 et 20 décembre 2025, un entretien a eu lieu entre le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Verchinine, et le Secrétaire général du Ministère béninois des Affaires étrangères, Franck Armel Afoukou. En juin 2025, le directeur du Département des États d’Afrique subsaharienne du Ministère russe des Affaires étrangères, Anatoli Bachkine, a effectué une visite de travail à Cotonou. Des échanges substantiels et constructifs ont eu lieu avec la Directrice de Cabinet du Ministre béninois des Affaires étrangères, Inès Kérékou. Nous avons également été ravis d’accueillir le ministre béninois des Affaires étrangères, Olushegun Adjari Bakari, à Sotchi en novembre 2024, où il s’est entretenu avec le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov. Dans le cadre de nos contacts de travail avec les autorités béninoises, nous constatons un vif intérêt de nos partenaires pour le renforcement des relations avec la Russie dans tous les domaines.
Pour le Togo, l’année écoulée a été marquée par un événement majeur : la première visite, dans l’histoire des relations bilatérales, du chef de l’État togolais en Russie. Le 19 novembre 2025, le Président du Conseil Faure Gnassingbé a été reçu au Kremlin, où il s’est entretenu avec le Président Vladimir Poutine. De nouveaux projets de coopération ont été définis dans les domaines commercial, économique, d’investissement et humanitaire. La base juridique de notre coopération se renforce de manière dynamique. Lors de cette visite, l’accord sur les fondements des relations bilatérales a été signé. L’accord portant création d’une commission intergouvernementale russo-togolaise est actuellement en cours de coordination interministérielle. Dès décembre 2025, en marge de la Conférence ministérielle du Caire, les ministres des Affaires étrangères des deux pays ont procédé à une évaluation conjointe de la dynamique engagée à l’issue de cette visite historique.
Une tentative de coup d'État militaire a eu lieu début décembre au Bénin. La Russie n'a pas réagi officiellement à cet événement. Pouvez-vous expliciter la politique traditionnelle de Moscou de non ingérence dans les affaires intérieures d'un État ?
Vous avez à juste titre souligné que la politique de la Russie repose sur le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures. Nous apportons également un appui aux pays africains dans leur opposition aux orientations néocoloniales destructrices imposées de l’extérieur : une demande que nous entendons de plus en plus souvent de la part de nos partenaires africains. Certes, c’est avec inquiétude que nous avons suivi les événements du 7 décembre 2025 au Bénin. Nous estimons que la neutralisation rapide de la tentative de putsch résulte de la politique cohérente menée par les autorités béninoises en matière de renforcement de la souveraineté nationale et des capacités de défense. Une coopération étroite entre Cotonou et ses partenaires du sous-région ouest-africaine, en premier lieu le Nigeria, a également joué un rôle décisif.
La Russie est attachée à ce que l’Afrique de l’Ouest demeure un espace de paix et de stabilité. C’est pourquoi nous saluons pleinement la dynamique croissante de l’intégration au sein de la CEDEAO. Nous entendons contribuer au rétablissement du dialogue entre la CEDEAO et les pays de l’Alliance des États du Sahel. Nous sommes convaincus que les lignes de division existantes ne favorisent ni la confiance mutuelle ni le développement d’une coopération entre les deux blocs. Les conditions sont aujourd’hui réunies pour donner une nouvelle impulsion à ce processus. Pour notre part, nous sommes prêts à mener un travail de médiation approprié, y compris sur le plan bilatéral, notamment en vue de la normalisation des relations entre le Bénin et le Niger, dans le plein respect des intérêts de toutes les parties. Nous nous fondons de manière cohérente sur le principe « des solutions africaines aux problèmes africains » et considérons que l’avenir du continent réside dans la recherche de compromis par le dialogue, sans modèles imposés de l’extérieur, dont l’inefficacité a été démontrée à maintes reprises.
Pour revenir aux événements que vous avez évoqués, la priorité constante pour nous, en tant qu’ambassade, demeure la sécurité de nos ressortissants et de notre personnel. Cette mission a été pleinement assurée.
Lors de la 2e Conférence ministérielle Russie-Afrique qui a eu lieu en décembre au Caire, le ministre togolais des Affaires étrangères Robert Dussey a déclaré après sa rencontre avec son homologue Sergueï Lavrov que «l'intérêt de la Russie et du Togo est de toujours travailler pour aider à la paix, à la stabilité et à la sécurité dans ces pays : les trois pays frères que sont le Mali, le Burkina Faso et le Niger, donc sur ce plan la Russie et le Togo sont sur la même longueur d'onde, celle d'aider les trois pays à sécuriser leurs frontières. La garantie de la sécurité dans ces trois pays, c'est la garantie de la sécurité dans le reste des pays ouest-africains, particulièrement au Togo». Que propose la Russie en matière sécuritaire aux pays ouest-africains ne faisant pas partie de l'AES ?
Je ne peux que souscrire aux propos de Monsieur le Ministre. La persistance des tensions dans l’espace saharo-sahélien se répercute inévitablement sur les pays voisins. Dans l’esprit des contacts russo-togolais, y compris au plus haut niveau, nous constatons une demande claire de la part de nos partenaires en faveur d’un appui au renforcement de leurs capacités de défense. La base juridique correspondante continue de se développer. Un accord-cadre de coopération militaire a déjà été signé et est entré en vigueur. Un accord sur la simplification des escales de navires dans les ports de la Russie et du Togo est actuellement en cours de finalisation. Je tiens à souligner que nos actions s’inscrivent exclusivement dans le cadre des demandes formulées par nos partenaires et de leur intérêt à assurer la sécurité de leurs frontières. Les premiers résultats de cette coopération sont d’ores et déjà visibles.
S’agissant du Bénin, nous développons de manière cohérente une coopération dans le domaine de la formation des cadres militaires, en nous appuyant sur les meilleures pratiques de la période soviétique. Chaque année, des officiers béninois suivent une formation dans les établissements militaires russes, acquérant des spécialités recherchées et contribuant ainsi de manière concrète au renforcement des capacités de défense de leur pays. Les escales de navires de la marine russe dans le port de Cotonou revêtent également une forte portée symbolique. À l’automne 2024, deux visites de bonne volonté ont eu lieu et ont rencontré un vif succès. Nous comptons poursuivre cette pratique, pour laquelle existe une base juridique solide.
Comment la Russie peut-elle contribuer au développement industriel et agricole du Bénin et du Togo ? Existe-t-il des projets concrets ou en préparation impliquant des entreprises russes dans ces pays ?
Malgré une certaine dynamique positive observée dans le développement des relations commerciales et économiques entre la Russie et les pays d’accréditation, leur niveau actuel ne correspond toujours pas pleinement au potentiel existant, restant nettement inférieur à la coopération politique.
L’agriculture reste l’un des secteurs clés des économies du Bénin et du Togo, représentant une part significative de leur PIB, tandis que le niveau de développement de l’industrie de transformation dans les deux pays demeure limité. Dans ce contexte, l’élargissement de la coopération bilatérale dans le domaine agro-industriel apparaît comme une orientation prometteuse, notamment à travers les livraisons à Cotonou et à Lomé d’équipements et de technologies russes.
Les échanges approfondis avec les partenaires togolais sur les opportunités d’investissement dans la République togolaise ont révélé leur intérêt pour l’implication d’opérateurs économiques russes dans la construction au Togo d’unités de production d’engrais phosphatés et de la transformation des fèves de cacao. À cet égard, il convient de souligner les possibilités offertes par la Plateforme Industrielle d'Adétikopé, située dans la banlieue de Lomé, à environ 20 km de l’aéroport international et du port maritime de la capitale togolaise. Compte tenu des objectifs de sécurité alimentaire de leur pays, les togolais expriment également le besoin en matériel agricole russe.
La Russie est bien consciente du potentiel de la Zone Industrielle de Glo-Djigbé, située dans la périphérie de Cotonou, à l’implantation d’unités de production au sein de laquelle les opérateurs économiques russes ont également été invités. Au Bénin, il subsiste une demande objective pour les engrais minéraux russes ainsi que pour certains produits agricoles. La Partie béninoise a souligné l’importance du développement de la coopération avec la Russie dans le secteur agricole, manifestant un intérêt pour les livraisons d’équipements agricoles modernes en provenance de Russie ainsi que pour l'aide d'experts russes dans ce domaine.
Dans le même temps, il convient de constater qu’à ce jour, il n'existe aucun projet économique mis en œuvre avec la participation d'entreprises russes au Togo. Toutefois, sur la base des contacts bilatéraux, plusieurs axes prometteurs de coopération peuvent être identifiés, notamment l’énergie (y compris les sources d’énergie renouvelables), la prospection géologique, le développement des infrastructures de transport et de logistique (construction de routes et de voies ferrées), l’agriculture, le traitement de l’eau ainsi que les technologies numériques (la numérisation des services publics et des systèmes de collecte des impôts).
Au Bénin, depuis longtemps le seul projet économique conjoint russo-béninois était le contrat conclu en septembre 2020 entre SA «Zarubezhgeologia» et l’Office Béninois de Recherches Géologiques et Minières ayant pour objet la réalisation de travaux de prospection géologique dans le nord de la République du Bénin. La mise en œuvre de ce projet a été interrompue en 2024 à l’initiative de la Partie béninoise. Dans le même temps, en 2025, la société russe «Yandex» a renforcé sa position sur le marché béninois, après avoir lancé l’année précédente son service numérique de commande de taxis «Yango», devenu un concurrent notable du leader du marché, la société nigériane «Gozem».
Comment la Russie définit-elle aujourd’hui sa vision du partenariat avec l’Afrique dans un monde multipolaire ? Quel regard portez-vous sur l’intérêt croissant des pays africains pour les BRICS ?
La Russie part du principe que l’Afrique doit occuper une place digne, celle d’un pôle à part entière dans le monde multipolaire en formation. Le continent dispose pour cela de tous les atouts nécessaires : un potentiel démographique considérable, d’importantes ressources naturelles stratégiques et, surtout, un sentiment croissant de destin commun, une foi partagée dans l’avenir et une volonté de développement conjoint, accompagnées d’une recherche active de l’identité africaine. Pour moi, en tant que diplomate travaillant sur le continent depuis douze ans, il est particulièrement encourageant de constater une politique africaine de plus en plus affirmée – au sens positif du terme – visant à faire entendre la voix de l’Afrique sur la scène internationale et à lui conférer le poids qui lui revient. L’adhésion de deux nouveaux États africains, l’Égypte et l’Éthiopie, aux BRICS en tant que membres à part entière, ainsi que l’intégration du Nigeria et de l’Ouganda comme pays partenaires, témoignent de l’intérêt des Africains pour la construction d’un ordre mondial plus juste et équilibré, libéré de toute forme de diktat extérieur. La Russie soutient pleinement les dynamiques d’unité sur le continent africain sous l’égide de l’Union africaine et des organisations d’intégration sous-régionales.
La Russie a multiplié ces dernières années le nombre de visas accordés aux étudiants africains. Le président Poutine a parlé de quelque 80 bourses d'État russes accordées à des étudiants togolais lors de sa rencontre en novembre avec le président Gnassingbé, comment évaluez-vous les progrès qui ont été réalisés dans le domaine éducatif ?
La coopération dans le domaine de l’éducation figure parmi les priorités du partenariat entre la Russie, le Togo et le Bénin. Les chiffres parlent d’eux-mêmes et témoignent d’un intérêt croissant pour l’enseignement supérieur russe ainsi que de la dynamique positive de nos échanges académiques.
S’agissant du Togo, pour l’année universitaire 2025–2026, la Russie a accordé 86 bourses d’études aux étudiants togolais. Pour l’année académique 2026–2027, ce nombre a été porté à 96. Par ailleurs, la Russie a lancé cette année un nouveau programme de bourses complètes, couvrant non seulement les frais de formation, mais également les billets d’avion ainsi qu’une allocation mensuelle. Cinq bourses complètes ont ainsi été attribuées au Togo.
Dans le même esprit, un Centre de langue russe est actuellement en cours de création auprès de l’Université de Lomé. Son ouverture est prévue pour 2026 et constituera une nouvelle étape importante dans le rapprochement éducatif et culturel entre nos pays.
En ce qui concerne le Bénin, 150 bourses d’études ont été accordées aux étudiants béninois au titre de l’année universitaire 2026–2027. Le programme de bourses complètes y a également été lancé cette année, avec l’attribution de 15 places. Depuis 2023, un Centre de langue russe fonctionne avec succès auprès de l’Université d’Abomey-Calavi. Dans la continuité de cette coopération, de nouveaux programmes éducatifs consacrés aux technologies spatiales, aux satellites et aux drones sont actuellement à l’étude et devraient être prochainement lancés au sein de l’UAC.
Les étudiants africains formés en Russie soulignent régulièrement la qualité de l’enseignement, le haut niveau scientifique des universités russes ainsi que l’atmosphère d’ouverture et d’hospitalité qui règne sur la terre russe. En acquérant des compétences dans des spécialités particulièrement demandées – ingénierie, technologies numériques, aéronautique, énergie ou encore sciences appliquées – ils apportent ensuite une contribution concrète au développement économique et technologique de leurs pays. C’est précisément dans cet esprit de partenariat humain, durable et tourné vers l’avenir que s’inscrit la coopération éducative entre la Russie, le Togo et le Bénin.
Qu'attendez-vous du 3e sommet Russie-Afrique qui devrait avoir lieu en 2026 sur le continent africain ?
Les attentes relèvent du domaine subjectif et, dans notre travail, elles sont rarement utiles, voire parfois contre-productives. D’autant plus que le prochain Sommet – actuellement en préparation et prévu dans l’un des pays africains d’ici la fin de l’année 2026 – constitue un format institutionnalisé, éprouvé par le temps, qui se tiendra pour la troisième fois. Des programmes d’action concrets et des objectifs précis ont déjà été définis avec nos partenaires africains. La volonté politique est présente et demeure ferme. Le Sommet sera consacré à un échange approfondi sur les questions actuelles de la coopération bilatérale ainsi que sur les enjeux régionaux et mondiaux. Compte tenu des profondes transformations intervenues depuis le deuxième Sommet de Saint-Pétersbourg en 2023, les sujets de discussion ne manqueront pas. Nous travaillons activement au contenu de cet événement et comptons sur une participation du Bénin et du Togo au plus haut niveau.