Dr Mamadou Goïta, Directeur Exécutif de l’IRRAD : « L’agroécologie est un système de souveraineté, bien au-delà du simple bio »
Homme de terrain et chercheur émérite, le Dr Mamadou Goïta a consacré plusieurs décennies à l’accompagnement des communautés rurales, à la valorisation des savoirs locaux et à la défense de systèmes agricoles durables. Son expertise lui vaut aujourd'hui une reconnaissance internationale. Pour Malijet.com, il explique avec pédagogie les enjeux de l’agroécologie pour le Mali et l’Afrique.
Malijet.com : Dr Goïta, en termes simples, comment définiriez-vous l’agroécologie ?
Dr Mamadou Goïta : Beaucoup de personnes limitent l’agroécologie à la simple production aux champs. Or, c’est une approche holistique qui englobe tout le système, en amont et en aval. Il s'agit d'utiliser les éléments de la nature pour produire durablement. Autrement dit, tout ce qui entre dans le cycle de production doit, autant que possible, provenir de la nature elle-même.
Cela inclut l’usage d’engrais organiques, de bio-protecteurs contre les prédateurs, de bio-fertilisants et de biostimulants. Mais l’agroécologie ne s'arrête pas à la récolte. Elle s'intéresse à :
-La réduction des pertes post-récolte ;
-Le transport et la conservation durables ;
-La transformation naturelle (séchage, mise en bouteille) pour préserver les valeurs nutritives ;
-La consommation saine et la commercialisation équitable.
C’est là toute la différence avec l’agriculture biologique. Le "Bio" n'est qu'une composante. Un produit peut être cultivé sans chimie, mais s'il ne respecte pas les dimensions sociales, économiques et environnementales globales, il n'est pas pleinement agroécologique.
Quelles sont les techniques et pratiques concrètes utilisées au Mali ?
L’agroécologie est aujourd’hui l’une des approches les plus sollicitées au monde pour améliorer la qualité de l’alimentation. Au Mali, plusieurs techniques font déjà leurs preuves :
-Production d’intrants organiques : On fabrique des engrais naturels (compost traditionnel ou rapide) à partir de fumier, cendres, charbon et terre.
-Gestion de l’eau et des sols : Des techniques comme le Zai (petits trous) permettent de conserver l’eau et de restaurer la fertilité des sols.
-Biopesticides naturels : Nous produisons des insecticides à base d’ail, d’oignon, de neem, de tabac ou de citronnelle. Ils protègent les cultures sans polluer.
-Polyculture : Associer le mil, le haricot et l’arachide enrichit naturellement le sol et réduit les risques de mauvaises récoltes.
-Énergies renouvelables : L’usage du solaire pour le pompage ou le séchage est une pratique agroécologique majeure car elle remplace les énergies fossiles.
Cela concerne aussi l’élevage durable et la pêche responsable, avec une alimentation animale sans hormones chimiques.
Quels sont les avantages réels pour les populations ?
Ils se situent à trois niveaux :
1. Pour la santé publique
Les pesticides et hormones de croissance laissent des résidus qui provoquent des perturbations graves dans l’organisme humain. L’agroécologie réduit les maladies chroniques, améliore la qualité nutritionnelle et diminue les dépenses de santé des familles. Elle préserve aussi la vie des micro-organismes du sol.
2. Pour l’économie locale
Contrairement aux idées reçues, l’agroécologie réduit les coûts de production. Le paysan fabrique lui-même ses intrants au lieu d’acheter des engrais chimiques coûteux. Cela crée de la richesse locale et renforce l'économie nationale puisque les revenus profitent directement aux communautés.
3. Pour la souveraineté alimentaire
C'est le point crucial. En produisant avec nos propres ressources (semences locales, races animales locales), nous devenons moins dépendants des importations et des crises internationales. L'agroécologie valorise nos habitudes alimentaires et nos cultures nationales.
« Produire sainement, préserver l'environnement et renforcer notre autonomie : tel est le véritable objectif de l'agroécologie. »
Propos recueillis par A.Ouattara/Malijet.com